Salariés interchangeables ? Ils travaillent dans de grandes entreprises et sont "sans bureau fixe"

Salariés interchangeables ? Ils travaillent dans de grandes entreprises et sont "sans bureau fixe"

TENDANCE – C’est un phénomène encore minoritaire, mais qui se développe : les sans-bureaux fixe, le fait de ne plus attribuer de bureaux aux salariés, font leur apparition dans certaines grandes sociétés. Pourquoi cette nouvelle organisation du travail ? Comment est-ce ressenti par les intéressés ? LCI s'est posé toutes ces questions.

"Une horreur", pour Pauline. "Un enfer", pour Edouard. Manon : "Comment perdre son identité et n’être qu'un pion malléable, adaptable comme ils disent." Henri : "Je ne supporte pas. Du flicage, du stress, des problèmes de concentration." Ils sont salariés. Ils travaillent dans des entreprises différentes. Mais ont un point commun. Tous sont "sans-bureaux fixe", depuis quelques années ou plusieurs mois. Et le vivent parfois... douloureusement.


La tendance n'est pas encore aussi généralisée que celle de l'open-space, mais monte tranquillement : les entreprises succombent aux "bureaux partagés", "bureaux non attribués", "bureaux volants", "sans bureau fixe" voire "desk-sharing", selon les douces appellations de ce concept importé, comme souvent, des Etats-Unis. Le système découle de l’open-space : non seulement il n'y a plus de mur, ni de portes de bureaux, mais il n'y a plus non plus de poste de travail attribué. Le salarié tourne, au gré des places libres. L'intérêt ? Faire des économies en économisant des bureaux – ils ne sont occupés que 60% du temps à cause des réunions, des congés,  mais aussi surfer sur les nouvelles modes de management vantées par les experts et consultants, qui promettent avec ça plus de souplesse, d'adaptabilité, de communication entre les équipes. La modernité. Peu de chiffre existe pour évaluer le phénomène. Un baromètre CSA pour Actineo indique qu'en 2015, 9% des salariés français ne disposeraient plus  de bureau personnel. Un chiffre à prendre avec des pincettes, car incluant surtout les salariés pratiquant le coworking. Mais une chose est sûre : aujourdhui, les entreprises envisagent de plus en plus cette option lorsqu'elles font face à un changement de bureaux.

La direction nous explique que cela nous permet de rester adaptableAlexandra, salariée

Alexandra a 27 ans, et travaille depuis 5 ans chez Certicall, un centre d’appel. En télémarketing, les bureaux volants ont toujours été la règle, "mais ça a récemment pris une nouvelle tournure", raconte-t-elle à LCI. "Les salariés sont répartis par équipes, le plateau est divisé par zone. Chaque équipe occupe une zone. Mais chaque mois, l’équipe change de zone." Pourquoi ce changement permanent ? "La direction nous explique que cela  nous permet de rester adaptable : en effet, nous devons nous adapter aux clients, aux offres aux sorties commerciales." Ce qui induit une contrainte : interdiction est faite de personnaliser son bureau. Tous les soirs, Alexandra range ses affaires dans un petit casier. Ce qui induit d’autres conséquences, d’abord très pragmatiques, mais qui à la longue sont vite crispantes.  "Le matériel de bureau, comme les câbles de téléphone disparaissent souvent", explique Alexandra. "C’est d’ailleurs un cercle vicieux car du coup on va prendre un câble du poste d’à côté, qui va en chercher un ailleurs... Tout ça, crée des pertes de temps." Et, sans doute, un peu d'énervement.


"Changer de place, c'est perdre bien souvent des dossiers, des favoris, des post-it électroniques... ", complète Emmanuel, 31 ans, qui a connu le système quand il travaillait chez Nordcall, une société de services. "C'est également s'assoir sur une chaise qui n'est pas configurée comme la nôtre. C'est mettre ses mains sur un clavier et une souris utilisés par Dieu sait qui." L’hygiène, c'est le combat d'Amélie, qui travaille dans un média qui a mis en place l'organisation il y a un mois. "C’est dégueu, ça me dégoute", dit-elle. "Depuis 15 jours, je me traîne des grippes, des bronchites, alors que je ne suis jamais malade." "J’ai déjà trouvé des rognures d’ongles, des poils, des cheveux, des miettes dans mes claviers", abonde Alexandra. "Comme les gens changent de poste régulièrement, personne ne se sent vraiment responsable de sa place." Sa direction a fini par fournir lingettes et du gel hydro-désinfectant. Mais le problème revient régulièrement.  

Cela nous est parfois arrivé de ne pas trouver de posteAlexandra, salarié

Surtout, ces bureaux partagés impactent les rapports humains. Créant, parfois, une légère... émulation entre salariés. "Certains postes sont mieux que d’autres, du coup c’est premier arrivé, premier servi", raconte Alexandra. Emmanuel, lui, redoute ce "petit suspens du lundi à se demander 'Qui vais-je me taper ?'". "Même si j'aime cohabiter avec mes voisins en parfaite harmonie, je n'aime pas tout le monde", dit-il. D’autant que très souvent, sont prévus moins de postes que de salariés. Amélie, qui parfois débute ses journées en décalé, a déjà dû attendre un quart d’heure qu’un ordinateur se libère. Perte de temps. Même chose pour Alexandra : "Il nous est parfois arrivé de ne pas trouver de poste : les équipes commençant à midi attendaient que les équipes du matin décrochent." Les plus positifs, comme Jean-Baptiste, reconnaissent que "cela favorise la transmission d'information et crée une bonne ambiance d'équipe... quand les relations sont au beau fixe". Avec toutefois le sentiment que "cela ne favorise pas l'autonomie et le sentiment de responsabilité des salariés" : "On te fait très bien sentir que tu es interchangeable. On a la sensation d'être un numéro parmi tant d'autres, alors qu’on est dans une période où l’on a plutôt besoin de reconnaissance dans notre travail." D’autant que la mixité souhaitée n’est pas forcément là. Chez Alexandra, un accord tacite fait que les collaborateurs essaient de garder la même place chaque mois. D'autres usent de petites stratégies : "Certains n’hésitent pas à surcharger l’espace de travail de papiers, photos, petit bazar, pour dissuader d’autres d'occuper le poste", raconte Emmanuel. 


Ces "sans bureaux fixes" ne sont pas tout à fait nouveaux. "Les premières expériences en France venues d’IBM, et des sociétés de technico-commerciaux", explique à LCI Elisabeth Pélegrin-Genel, architecte et psychologue du travail et auteur de "Comment (se) sauver (de) l'open space ?". "Ils attribuaient une pièce avec 4 postes de travail à une équipe de 8, en considérant que les gens ne sont pas toujours sur place.  Mais en 1995, Accenture a été le premier à le faire à l’échelle de toute l’entreprise sur toute la hiérarchie", explique-t-elle.  C’est ça, le vrai changement : des grosses entreprises qui étendent le système à grande échelle, hormis quelques corps de métier, comme l'administration. Siemens, Sanofi, la Société Générale, Axa Group Solutions, Swiss Life, Crédit Agricole, Engie, y ont succombé.  

Il s’agit de faire comprendre au salarié qu’il est locataire de son travailDanièle Linhart, sociologue du travail

Pourtant, les salariés sont loin d’être emballés a priori. D’après un baromètre OpinionWay de janvier 2017, 68% d’entre eux seraient défavorables à ce "desk-sharing", craignant une perte de repère, une déshumanisation.  "Tant que ça touchait des métiers de consultants, des gens tout le temps à l’extérieur, ça passait", explique Elisabeth Pélegrin-Genel. "Mais pour les "sédentaires", cette dépersonnalisation n’est pas facile à vivre, surtout en France où l'on a une vision très 'planplan' des espaces de travail." Pour elle, cette "mort du bureau" va "dans un certain air du temps" : "On découvre une nouvelle mobilité, on n’est plus ancré à son poste de travail, on se lève pour aller téléphoner, on a le choix... " Car ces nouveaux espaces ne sont pas des "aménagements secs". Bien souvent, ils sont, à l’image des espaces de  de coworking, accompagnés de solutions de repli, de petites salles pour s’isoler, d’espaces de réunion, voire de coin repos. L’inconfort du salarié vient surtout du fait selon elle que "les entreprises qui ne vont pas jusqu’au bout du raisonnement : elles enlèvent les bureaux  mais ne développement pas pour autant le télétravail. Le message n’est donc pas très clair."


Danièle Linhart, sociologue spécialisée sur l’évolution du travail, et auteur de "La comédie humaine du travail" pointe, elle, un double discours des entreprises dans ce changement permanent. "Dans les discours, la politique des sans bureaux fixes et open-space, vise à insuffler un mouvement, auquel on donne une coloration jeune, moderne. On  parle liberté, convivialité." Sauf que la volonté plus officieuse serait aussi de placer le salarié dans un "relatif sentiment d’inconfort", que la chercheuse appelle une "précarisation psychologique" : "Il s’agit de faire comprendre au salarié qu’il n’est pas titulaire de son poste, qu’il est locataire de son boulot, qu’il doit en permanence faire ses preuves", explique Danièle Linhart. "Mettre le salarié dans cette relative fébrilité, permet d’éviter qu’il ne revendique trop son expérience ou son savoir-faire face à un manager qui change très régulièrement... et qu’il en passe par la façon de faire qu’a décidé pour lui la hiérarchie."  


Ce "changement perpétuel" ne concerne d’ailleurs pas que les bureaux : "On fait bouger la hiérarchie, les logiciels, les bureaux, on restructure les services, on recompose les métiers, on change les missions...  Cela crée une mise en concurrence généralisée, et un sentiment de solitude et d’abandon de beaucoup de salariés. Ils sont perdus, et font ce qu’on leur dit de faire." 

Et même si la génération Y est plus réceptive à cette organisation, la chercheuse regrette : "On s'habitue à tout, mais c’est peut-être dommage... Pouvoir personnaliser son lieu de travail, avoir son petit bordel, ça rassure. On a le sentiment d’avoir une place."

En vidéo

VIDEO. La vie quotidienne dans les open space

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