Sentinelle : pourquoi le maintien de l'opération est-il remis en cause ?

ARMÉE - Lancée après les attentats de 2015, l'opération Sentinelle est plus que jamais pointée du doigt après l'attaque qui a visé six militaires ce mercredi 9 août à Levallois. Censés rassurer la population et renforcer les effectifs de police et gendarmerie sur le territoire, les soldats de l'opération Sentinelle sont devenus, au fil des attentats, des cibles privilégiées par les terroristes.

Vers 8 heures mercredi matin, en plein centre-ville de la commune cossue de Levallois, un véhicule a percuté un groupe de militaires de l'opération Sentinelle, des soldants faisant partie du 35e régiment d'infanterie de Belfort. Le pronostic vital n'est engagé pour aucun des militaires, mais six sont blessés, dont trois sérieusement. 


Cette attaque  est intervenue quatre jours seulement après l'événement de la tour Eiffel, qui a vu des militaires de cette même opération, pris pour un cible par un dégénéré armé d'un couteau. Si l'on peut estimer que ces soldats ont empêché des attentats qui auraient pu être beaucoup plus graves envers des civils, la multiplication de telles agressions envers l'armée tendent à laisser croire que les soldats de l'opération Sentinelle sont eux-mêmes devenus les cibles des assaillants. 

"Un paratonnerre qui attire la foudre"

A Orly en mars 2017, au Louvre quelques semaines plus tôt, mais également à Valence en janvier 2016 ou encore à Nice en février 2015,ce sont des soldats qui ont été pris pour cibles. Au point que de nombreux experts s'accordent à dire que plutôt que de déjouer les attentats, les militaires les attireraient. "Il ne sera plus possible de se voiler bien longtemps la face sur le fait que nous avons distribué sur le territoire national des cibles", estime Bénédicte Chéron, historienne spécialiste des relations entre l'armée et la société. "Seraient-elles protectrices dans le sens où on s'attaque plus à Sentinelle qu'à d'autres ? Alors disons-le : Sentinelle est un paratonnerre qui attire la foudre. Et si cela relève du parti pris et du choix politique, ne fermons pas les yeux", s'insurge t-elle dans une interview au Point

Aux origines de l'opération Sentinelle

L'opération Sentinelle est née au lendemain des attentats de janvier 2015. Le Premier ministre Manuel Valls décide de renforcer le plan Vigipirate et fait appel aux armées "pour la protection d’un nombre limité de sites situés en zones publiques". Le Président de la République lui emboite le pas en prévoyant la capacité de déployer 10 000 hommes sur le territoire national, soit 10% des effectifs de l'armée de Terre. A l'époque, au Parlement et devant le Congrès, Manuel Valls et François Hollande parlent, à plusieurs reprises, d'une "France en guerre". Leurs références belliqueuses trouvent donc un écho sur le terrain avec l'opération Sentinelle : 10 000 soldats sont déployés sur près de 300 sites en France. 


Cette opération incarne deux postures : la première consiste à faire appel aux soldats pour leurs fonctions rassurante et dissuasive. La seconde, consiste en une logique de ressources. Cette logique de ressources a pour but de renforcer les effectifs sur les lieux dits sensibles, d’autant que les soldats incarnent des forces mobilisables dans l’urgence. Mais selon Elie Tenenbaum, chercheur à l'Ifri et auteur d'un rapport intitulé "La sentinelle égarée ?", l'inefficacité de l'opération est criante : "Aujourd'hui, quoi qu'en disent l'armée de terre et le ministère de la Défense qui essaient de convaincre du contraire depuis le début, ces militaires sont utilisés comme des supplétifs des forces de police avec des pouvoirs extrêmement limités, qui font de la présence et de la sécurisation a minima". 


Michel Goya, colonel à la retraite, remet même en cause le rôle des soldats sur le territoire : "Si on examine le bilan réel de l'engagement de militaires sur le territoire métropolitain depuis octobre 1995", écrit-il sur son blog "La voie de l'épée", "on constate que strictement aucun attentat, de quelque origine qu'il soit, n'a jamais pu être empêché par cette présence". Inefficace et maintenant prise pour cible, le constat est sévère pour une opération décidée au plus haut sommet de l'Etat il y a deux ans et demi. Mais il ne s'arrête pas là. 

Le "blues" de la Grande Muette

Pour la première fois depuis la fin de la Guerre Froide, les effectifs de l'armée de terre déployées sur le territoire français sont supérieurs à ceux mobilisés pour les opérations extérieures. Une petite révolution dans l'Armée qui met fin à une parenthèse de 25 ans et qui nécessite une adaptation pas toujours facile pour les soldats. D'autant que depuis quelques mois, les conditions de travail des militaires sont pointées du doigt. Lors de la démission de son Chef d'Etat-major Pierre de Villiers, à la suite de l'annonce des restrictions budgétaires, certaines langues de la Grande Muette s'étaient déliées. Elles dénonçaient les conditions d'hébergement difficiles des soldats, notamment ceux de l'opération Sentinelle. En effet, avec la baisse du budget de l'armée depuis de nombreuses années, une partie du patrimoine immobilier de la Défense a été vendu. Le ministère n'avait donc pas prévu de devoir loger des milliers d'hommes en zone urbaine et ces derniers ont donc été installés sur des sites civils prêtés par les municipalités et dont les conditions d'accueil sont parfois insalubres. "Sentinelle fait porter une charge considérable sur les armées et a un poids tout à fait négatif sur le moral des troupes et leur capacité à recruter les soldats dont nous avons besoin", explique le Général à la retraite Vincent Desportes, ancien directeur de l'Ecole supérieure de guerre. 

En vidéo

Florence Parly, l'invitée du 20h de TF1 : l'interview intégrale

L'opération "revue en profondeur"

Pour certains, si Sentinelle est critiquable, elle ne doit pas non plus être complètement abandonnée. Pour Jean-Pierre Maulny, directeur du pôle recherche à l'Iris, il faut conserver ce symbole nécessaire à la lutte contre le terrorisme : "Il faut donner l'impression que l'Etat est protégé par ses forces armées... mais ce n'est pas nécessaire d'en faire une des missions principales des armées françaises". Ce constat, le président Macron l'a visiblement fait aussi puisqu'il a annoncé que l'opération Sentinelle serait, à la rentrée, "revue en profondeur". 

Plus d'articles

Sur le même sujet