Souvenirs de sage-femme : "Je vous maudis jusqu'à la dernière génération !"

Souvenirs de sage-femme : "Je vous maudis jusqu'à la dernière génération !"

INTERVIEW - Sylvie Coché, 54 ans, est sage-femme à l'hôpital privé Natécia de Lyon. Elle revient sur ses plus de 30 ans de carrière et raconte ses meilleurs anecdotes dans un livre, «Poussez, madame !»*, publié le 3 mars.

Il est rare de voir une sage-femme prendre la plume. Sans mauvais jeu de mots, qu'est-ce qui vous a poussé à écrire ce livre ?
Dans les salles de garde, j'ai toujours aimé raconter les anecdotes que j'ai vécues, surtout aux jeunes sages-femmes. Mais c'est par l'intermédiaire d'une amie journaliste que j'ai été mise en relation avec mon éditeur : de mon propre fait, ça ne me serait pas venue à l'esprit.

En plus de 30 ans de carrière, combien de bébés avez-vous mis au monde ?
C'est une question que l'on me pose souvent mais j'ai beaucoup de mal à y répondre. Plus de 10.000, c'est sûr. Est-ce que c'est plus que 15.000 ? Quand je suis sortie de l'école en 1984, j'avais déjà mis au monde 80 bébés de mes propres mains !

Parmi toutes les anecdotes que vous relatez dans votre livre, quelle est celle qui vous a le plus marquée ?
Il y en a plusieurs, mais mon "classique", c'est ce que j'appelle mon "bébé-trampoline". J'étais jeune sage-femme, seule de garde une fin de nuit. Alors que la maman était encore debout et que je l'aidais à se déshabiller, le bébé est tombé dans sa petite culotte et a rebondi, puis a glissé pour atterrir sur le carrelage, trempé de liquide amniotique. Ça aurait pu être dramatique mais ça s'est super bien terminé.
Il y a aussi la fois où j'ai accouché de jumeaux qui n'étaient pas prévus, car on en était alors aux balbutiements de l'échographie. Le père était anéanti en répétant pendant plusieurs minutes "c'est pas possible, c'est pas possible", tandis que la maman, sous le choc mais cartésienne, s'inquiétait de la taille de leur maison et de leur voiture. Puis tout s'est arrangé en tenant les petits frères dans leurs bras.

Et votre pire souvenir ?
Il y aussi des moments dramatiques dans notre métier... L'histoire qui m'a le plus touchée, c'est quand j'ai accouché une maman qui avait perdu son mari dans un accident de voiture la nuit précédente. Il a fallu que ce soit nous qui lui annoncions la terrible nouvelle, ça a été très dur pour tout le monde.

Vous écrivez que les sages-femmes peuvent être les "cibles de la vindicte de la future mère". Il est courant qu'elles vous insultent pendant l'accouchement ?
Ça l'était, mais c'est moins le cas aujourd'hui : ce qui rend les femmes agressives, c'est la douleur. Avant que l'on utilise la péridurale, on n'avait pas beaucoup de moyens pour les aider... Et les maris n'assistant pas souvent à l'accouchement à cette époque, nous étions le punching-ball favori. Je raconte dans mon livre l'histoire de cette femme qui s'était soudainement dressée sur la table de travail pour me hurler : "Je vous maudis jusqu'à la dixième génération !". Elle s'était ensuite excusée, gênée, mais sur le coup c'était impressionnant. Ça m'a presque fait peur.

Quels rapports avez-vous généralement avec les pères ?
Quand les femmes avaient très mal lors de l'accouchement, les pères avaient l'impression de ne pas apporter grand chose, sinon de s'en prendre plein la tête. Donc il y avait très peu d'hommes. Ça a changé quand la péridurale s'est démocratisée vers la fin des années 1980. Aujourd'hui, même quand il n'y a pas de péridurale, les pères sont là à l'accouchement, tout comme ils sont désormais présents tout au long de la grossesse. Ça va de pair avec l'évolution de la société : il y a 30 ans, jamais on ne les voyait s'occuper autant des enfants à la maison, prendre des congés parentaux... Dans la majorité des cas, on a de bons rapports avec eux pendant l'accouchement. Mais certains peuvent être durs à gérer : c'est une position stressante d'être papa et de ne pas pouvoir influer sur les événements. Il y en a qui sont tétanisés, qui ne disent rien, d'autres qui cherchent à se mêler de tout et veulent nous dire comment faire... Dans ces cas-là, on les remet à leur place.

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Y a-t-il des patientes avec qui vous avez noué de véritables liens, et que vous revoyez encore aujourd'hui ?
Non. J'ai une relation forte avec les patients pendant le travail, mais j'essaie de garder une certaine distance : en général, on évite de donner notre téléphone car sinon, on pourrait être amenées à être "harcelées". Une maman qui rentre chez elle se pose encore plein de questions...

Vous donnez vos "records" à la fin du livre. Certains sont impressionnants...
C'est très anecdotique : en plus de 30 ans à faire naître des bébés, j'ai dû voir une fois une maman de douze ans, un père de 80 ans ou un bébé de 5,48 kilos. Ce sont des choses vraiment exceptionnelles.

Une question pour finir : vous évoquez une patiente d'origine étrangère portant le nom de Ankull, qui voulait appeler sa fille Kim... Rassurez-nous, elle y a bien renoncé ?
Ça, c'est une de me amies qui me l'a raconté. Elle avait eu toutes les peines du monde à expliquer à cette maman ce que l'association des deux mots voulait dire en français, mais oui, elle est parvenue à lui faire comprendre que c'était mal venu !

* "Poussez, madame !, confessions d'une sage-femme", éditions de l'Opportun, 9,90 euros.

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