"Tu n'es qu'un bon à rien": une campagne contre les violences verbales des parents faites aux enfants

MOTS ET MAUX - Certaines phrases entendues durant l'enfance peuvent blesser toute une vie : tel est le constat, imparable, fait ce mardi par l'Observatoire de la violence éducative ordinaire et StopVeo-Enfance sans violences. Nous avons interrogé les pédopsychiatres Marcel Rufo et Serge Hefez pour savoir ce qu'ils en pensaient. Décryptage.

Qui  n'a jamais eu un jour, sous le coup de la fatigue ou de l'exaspération, un mot déplacé envers son enfant ? Un "tu es vraiment trop nul !", glissé lors d'une séance de devoirs interminable. Ou le terrible "Si j'avais su, je n'aurais pas eu d'enfant", lâché après un énième caprice formulé par son rejeton. Mais cette violence invisible, insidieuse, subie pendant l'enfance, peut faire mal, très mal, rappelle ce mardi une campagne de sensibilisation nationale lancée par l'Observatoire de la violence éducative ordinaire et StopVeo-Enfance sans violences.


Elle s'accompagne d'un spot de 30 secondes qui sera diffusé sur internet et à la télévision jusqu'au 20 novembre, journée internationale des droits de l'enfant. Ces deux associations espèrent ainsi  "créer une véritable prise de conscience sur le fait que les violences éducatives ordinaires envers l'enfant, pratiquées par de nombreux parents et tolérées par la société, qu'elles soient d'ordre psychologique ou physique, peuvent avoir des conséquences sur son développement et compromettre sa confiance", précisent-elles dans un communiqué. 


Elles attendent, en outre, une nouvelle proposition de loi pour bannir les punitions corporelles envers les enfants, la dernière ayant été censurée en début d'année pour des raisons de forme par le Conseil constitutionnel.

Dans ce petit film, conçu et réalisé par l'agence Publicis Conseil, cinq adultes témoignent de "la petite phrase" qui les a marqués enfants. LCI a demandé aux pédopsychiatres Marcel Rufo, "le" spécialiste de l'enfance, et Serge Hefez, responsable de l'unité de thérapie familiale de la Pitié-Salpêtrière à Paris, d'analyser le sens et la portée de ces mots lâchés trop souvent à la légère.

"Tu as toujours été plus lent que ton frère/ta soeur"

"C'est sûrement la phrase que l'on prononce le plus fréquemment. C'est l'éternelle comparaison des enfants entre eux, le fameux 'syndrome du chouchou'", analyse Marcel Rufo. "On dit toujours que l'on aime ses enfants de la même façon, et bien c'est faux. Dire ce genre de phrase, c'est très maladroit mais cela confirme que l'on a toujours une préférence. Conséquence, pour les enfants, cela les enferme dans une rivalité avec le reste de la fratrie et non dans une complémentarité", prévient-il.


Pour Serge Hefez, les conversations familiales sont truffées de ce type d'injonction. "Cela a pour résultat d'attiser les rivalités qui sont classiques dans les fratries. C'est délétère", juge-t-il. 

"Heureusement que tu es jolie, ça t'aidera peut-être"

"Cela peut vouloir dire : 'Comme tu es idiote, tu vas devoir te servir de ton physique pour réussir'", décrypte Serge Hefez. "C'est souvent le signe d'une rivalité mère/fille, d'une jalousie. Certaines mères projettent sur leurs progénitures leurs propres insuffisances".  


Pas tout à fait le même son de cloche pour Marcel Rufo, qui pense au contraire que "c'est le dernier repère du machisme". "A mon sens, une telle phrase ne peut-être assénée que par un homme. Une mère ne peut pas dire ça à sa fille. A moins qu'il ne s'agisse d'une femme en profond déséquilibre", s'indigne-t-il.

"Qu'est-ce que j'ai fait pour avoir un enfant comme toi ?"

"C'est certainement la phrase la plus dévastatrice", lance Marcel Rufo. "Les enfants s'identifient à leurs parents, or prononcer une telle phrase, cela revient à couper le lien. C'est aussi fort que de dire : 'tu n'es pas mon enfant, tu ne me ressembles pas'".


Serge Hefez va plus loin. "Ce type d'injonction lie l'enfant à la culpabilité de son parent. Finalement, l'enfant serait le résultat d'une erreur, d'une faute, qu'il va devoir expier. C'est très lourd de sens surtout si cette phrase est continuellement répétée", s'inquiète le pédopsychiatre.

"Ne mets pas ce tee-shirt, il te fait des gros bras"

"Très destructeur aussi, quand on sait que le surpoids est la première cause de troubles chez l'enfant et l'adolescent. Le parent joue sur l'image que renvoie son enfant, et c'est terrible", analyse Marcel Rufo, qui a dirigé pendant cinq ans la Maison de Solenn à Paris, le premier établissement européen dédié aux pathologies des adolescents, et parmi elles, l'anorexie.


"Là, le parent s'attaque à l'estime de son enfant", explique Serge Hefez. "Une phrase terrifiante notamment à l'adolescence, une période de grande fragilité et un âge où l'on tente différentes tenues vestimentaires pour se démarquer".

"Tu es une moins que rien"

"On est dans un registre un peu particulier. C'est souvent le genre de phrase que l'on prononce quand son adolescente a des relations sexuelles précoces", explique Marcel Rufo. "C'est un jugement de valeur morale sur l'enfant. A mon avis, ça a toujours une connotation sexuelle. Appelons un chat, un chat, cela revient à dire à sa fille : 'tu es une pute'. Le parent exprime un malaise devant cette situation, mais il faut savoir que pour l'adolescente, commencer sa vie sexuelle très jeune, c'est aussi une façon de manifester de la souffrance", analyse-t-il. 

"Si j'avais su, je n'aurais pas fait d'enfant"

"Encore une fois, l'enfant est accusé d'être la cause du malheur de son parent", décrypte Serge Hefez. "C'est lui faire peser sur ses épaules une charge considérable surtout quand on sait que les injonctions des parents deviennent des prescriptions pour les enfants. Une sorte de directive censée leur indiquer la conduite qu'ils devront tenir plus tard", conclut-il. 

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