Une, deux, trois ou quatre ? La bise à la française, c'est toute une tradition

Une, deux, trois ou quatre ? La bise à la française, c'est toute une tradition

FRENCH KISS – Alors que la vidéo d'un humoriste britannique tournant en dérision nos us et coutumes en matière de bises fait un carton sur Youtube, metronews décrypte avec Dominique Picard, auteur de "Pourquoi la politesse ? Le savoir-vivre contre l'incivilité", cet art bien français.

Et vous, faites-vous une, deux, trois ou même quatre bises ? Difficile de s'y retrouver tant la manière de s'embrasser varie selon les régions françaises. Un humoriste britannique, Paul Taylor, a tapé dans le mille en publiant début janvier une vidéo se moquant de cette manie très "frenchy", "l’une des choses qui [l'] énervent le plus dans le fait de vivre" chez nous.

Publiée sur la chaîne Youtube de son collectif French Fried, cette séquence de quelques minutes (voir ci-dessous), où celui qui assure qu'il n'avait "jamais touché le visage d'un autre mec" avant de venir à Paris raconte par exemple son embarras lorsqu'il se retrouve pour la première fois face à une femme ("Est-ce que je lui serre la main ? Est-ce que je lui fais une bise ?..."), a aujourd'hui été vue plus de 1,5 million de fois. L'occasion pour metronews d'interroger à se sujet la psycho-sociologue Dominique Picard, auteur de "Pourquoi la politesse ? Le savoir-vivre contre l'incivilité" (éditions du Seuil).

Avoir autant de coutumes liées à la bise, est-ce une spécificité française ?
On peut distinguer des civilisations du contact et celles du non-contact. Par exemple, les civilisations asiatiques font partie de la deuxième catégorie. Là-bas, on se salue de loin. En France, nous sommes dans une civilisation du contact : pour se saluer, on se touche, on peut se mettre la main sur l'épaule... Et la bise, c'est le contact social maximum. Or, dans nos valeurs traditionnelles, l'accueil, la sociabilité sont extrêmement importants. Cela se retrouve dans les règles de vie que l'on apprend aux enfants : quand on te parle, tu regardes la personne dans les yeux, tu souris quand tu rencontres quelqu'un... La bise fait partie intégrante de notre système de valeurs, et en ce sens, c'est une spécificité française.

Comment expliquez-vous que l'on ne fasse pas le même nombre de bises à Brest (une), Paris (deux) ou Montpellier (trois) ?
Il existe effectivement une "carte de France de la bise" (le site français " combien de bises " recense d'ailleurs combien on en fait dans chaque département, ndlr), mais je ne crois pas que l'on puisse savoir pourquoi on fait tant de bises dans tel endroit et tant dans tel autre. Les traditions sont parfois différentes de village en village. Elles sont ancrées dans les cultures régionales, et ce que cela prouve, c'est que c'est un phénomène très ancien.

Est-ce seulement en fonction de la région que le nombre de bises varie ? Il y a aussi des déterminants sociaux...
Bien sûr. Il y a en France toute une tradition dont on trouve trace dans les traités de savoir-vivre. Ce n'est aujourd'hui pas politiquement correct, mais dans ceux du milieu du XXe siècle, on vous dit par exemple de se contenter de ne faire qu'une bise, deux à la rigueur. Si vous en faites plus, ça fait un peu "paysan" : la culture bourgeoise traditionnelle voulait se distinguer du "peuple". La bise y est tolérée, mais elle serait plutôt de tradition provinciale. Cette distinction n'est toutefois plus la même aujourd'hui. La différence entre les ouvriers et les cadres, ces derniers étant en général issus de familles plus aisées, avec la tradition d'un maintien en public où l'on se serre davantage la main, est par exemple beaucoup moins marquée. Il y a aujourd'hui plus de différences entre vieux et jeunes, ceux-ci s'embrassant davantage. Et il y a aussi ce phénomène de la bise entre hommes...

Cette bise entre hommes justement, que nous dit-elle de l'évolution de la société française ?
Elle a pris un essor dans la mouvance post soixante-huitarde, avec la culture du développement personnel, du mouvement hippie. Jusqu'ici, la bise était surtout réservée aux très proches, aux membres de la famille : on embrassait son frère, mais jamais son copain. Les jeunes femmes s'embrassaient déjà entre elles au XIXe siècle, mais que les garçons et les filles le fassent quand ils sont jeunes, cela date vraiment des années 1970. Et depuis quelques années, on voit effectivement de plus en plus d'amis de tous âges se faire la bise. Mon hypothèse, c'est que cela va avec l'évolution des modèles de la masculinité, qui ont rejoints ceux de la féminité.

On est souvent confrontés au dilemme de faire la bise ou de serrer la main. Y-a-t-il des règles en la matière ?
Il y a une règle toute simple : faire ce que font les autres. Si l'on est dans un milieu, on sait ce qu'il faut faire : vous savez comment il faut se comporter dans les milieux journalistiques, moi je le sais dans les milieux universitaires. Quand on ne sait pas et qu'on ne veut pas se faire remarquer, on regarde comment font les autres et on fait pareil. C'est la même chose avec les règles de tutoiement et de vouvoiement.

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