Les photos des smartphones sont de plus en plus belles : faut-il encore acheter un APN ?

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DUEL – Avec la montée en puissance du smartphone, dont la qualité des clichés est de plus en plus élevée, le secteur traditionnel des appareils photo numériques fait grise mine. En près de neuf ans, il a perdu près de 80% de ses volumes. L'APN a-t-il encore intérêt ou est-il définitivement bon pour la boite à souvenirs ?

Depuis quelques années, le smartphone est devenu l'appareil photo numéro un pour beaucoup. Plus compact, facile à utiliser et toujours à portée de main, il a ajouté le souvenir visuel à tout ce qu'il détient déjà comme information sur notre vie. Qu'on est loin des tout premiers téléphones portables des années 2000 qui permettaient d'immortaliser -en mauvaise qualité- chaque moment, entre deux coups de fil !

Les fabricants de smartphones ont bien compris qu'ils avaient de l'or entre les mains. Résultat : l'appareil photo de leurs produits est devenu pour tous l'argument de vente et de communication numéro un. Cela rivalise de capteurs sur chaque appareil (cinq pour le Nokia 9 Pureview ), de résolution (jusqu'à 48 Mpx pour les capteurs principaux) et de fonctionnalités diverses (vidéo 4k, timelapse, mode portrait, etc.). La gamme des "photophones" (des smartphones dédiés essentiellement à la photo comme le P30 Pro de Huawei ou le Pixel 3 de Google) a même vu le jour et les concours du plus beau cliché pris au smartphone fleurissent un peu partout. A se demander à quoi sert encore un appareil photo numérique classique (APN) de nos jours ?

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"2010 fut le summum pour la photo numérique. Mais entre 2010 et début 2019, on a globalement perdu 80% des volumes de ventes d'appareils photo en raison de la montée en gamme du smartphone," reconnaît Philippe Farreng, directeur général de Ricoh Imaging Europe en charge du BtoC. Et les premières victimes des smartphones sont les appareils photo compacts. Une baisse d'attrait qui se perçoit dans les enseignes spécialisées où les rayons laissent de plus en plus de place aux reflex et autres hybrides.

"Aujourd'hui, un APN compact de milieu de gamme (300-400 euros, ndlr) et un smartphone utilisent la même taille de capteur, d'un tiers ou un demi-pouce", souligne Frédéric Guichard, directeur technique de DxO Mark, le laboratoire spécialisé dans les tests des APN et des appareils photo de smartphone. Avec des capteurs aux multiples usages (effet bokeh, téléobjectif, noir et blanc, etc.) et des processeurs de plus en plus puissants, le smartphone parvient à compenser ses faiblesses techniques et physiques pour obtenir un résultat bluffant, notamment en très basse lumière. Jusque-là, cela n’était possible que sur les plus onéreux et plus imposants appareils reflex. 

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Pourquoi acheter un compact aujourd'hui ?

A quoi sert donc désormais un APN compact ? "Il a la cote pour faire des photos sous l'eau, avec un petit appareil qui ne risque pas trop," explique Nicolas Touchard, vice-président marketing de DxO Mark (voir vidéo ci-dessous). "Même si certains smartphones sont dits étanches ou résistants, le consommateur a encore peur d'exposer son appareil à une chute ou à l'immersion", ajoute Philippe Farreng. "Le téléphone mobile est devenu toute notre vie. On peut se permettre de laisser un APN quelques jours en réparation. Pas un smartphone !". Les adeptes des sports extrêmes ou des virées au grand air privilégient aussi encore les compacts, mais de milieu de gamme ou experts (plus de 400 euros) "qui produisent une qualité photo que les smartphones même les plus performants n'atteignent pas encore".

En vidéo

DxO Mark, le laboratoire qui décortique les appareils photos

S’il a porté un coup aux compacts, le smartphone a surtout obligé les appareils reflex à monter en gamme et les fabricants à proposer d'autres produits pour éviter la concurrence. "Dans le secteur de la photo traditionnelle, tous les acteurs vont chercher du premium et des modèles de plus en plus sophistiqués. Cela répond à une clientèle qui veut avant tout une qualité d'image et une fiabilité qu'elle ne retrouve pas avec le smartphone", résume Philippe Farreng. La photo devient ainsi de plus en plus élitiste car les appareils photo qui "survivent" débutent souvent à 400 euros pour dépasser allègrement les 1.500 euros pour les reflex de plus en plus prisés. Des prix qui commencent donc à recentrer le marché autour du professionnel ou de l'amateur averti, prêts à investir dans des optiques pour leurs besoins (paysage, portrait, basse lumière, photo astronomique…), ce que ne permet pas encore le smartphone.

La qualité toujours à l'avantage des APN

S'il n'arrive pas encore à devenir aussi fin et compact qu'un smartphone, le reflex -mais aussi l'hybride et le compact dans une moindre mesure- garde encore quelques points forts. Parmi ces atouts différenciants, le contrôle de la prise de vue. "On ne sait jamais trop ce que le smartphone fait, quand il prend la photo, notamment avec les techniques de prises multiples pour choisir le bon cliché", déplore Frédéric Guichard. "Il n'y a pas de maîtrise de l'instant, chère à certains photographes". 

Le zoom reste aussi à l'avantage des APN, avec des zooms 20x en moyenne et jusqu'à 50x. Mais ils perdent du terrain. "Longtemps, le zoom fut la force des APN face à des smartphones qui en étaient dépourvus. C'est désormais fini. Pour le moment, seuls les téléphones haut de gamme ont des zooms qui mélangent les images de plusieurs capteurs pour un résultat malin, qui va rapidement devenir de même qualité", prédit-il. Les smartphones les plus performants embarquent désormais des zooms optiques (qualité APN) jusqu'à 10x, voire beaucoup plus en zoom numérique. Une photo zoomée au smartphone sera cependant nettement moins qualitative à imprimer qu'un cliché zoomé avec un reflex.

Que doivent faire les marques d'APN pour survivre ?

Si le smartphone a certes porté un coup au marché des APN en élaguant l'entrée de gamme, il a aussi obligé ses acteurs à repenser leur business model. "Il est nécessaire de se réinventer pour ne pas mourir. Il faut adopter une stratégie pour monter en gamme et se démarquer du smartphone avec des produits à forte valeur ajoutée et en investissant sur le premium", résume Philippe Farreng. 

Alors, les fabricants travaillent sur d'autres typologies de produit autour de l'image. Mais pas seulement. Chez Ricoh, on a misé sur la caméra à 360°, la gamme Theta, ainsi que sur des développement autour de la réalité virtuelle. De son côté Sony, qui vend aussi bien des appareils photos que des smartphones, a choisi une double voie : des accessoires sous forme d'optiques pour smartphone et des modèles d'APN plus compacts et multifonctions (Le Sony RX02 ci-dessous).

"Les deux univers du smartphone et de la photo vont se rejoindre tôt ou tard. Ça prendra encore quelques années, mais à terme, on va trouver des produits hybrides, avec des éléments de photo dans un smartphone ou avoir un appareil photo ultra-compact qui permettra de téléphoner. Les deux options sont possibles", prédit Philippe Farreng. Samsung avait déjà tenté un croisement des deux univers avec son Galaxy Camera en 2012. Mais le marché n'était sans doute pas encore prêt pour cela. Pour des questions pratiques, il l'est peut-être bien plus aujourd'hui.

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