Mort de Clément Méric : "Je l'ai frappé, il est tombé d’un coup"

Justice
JUSTICE – Trois skinheads comparaissent depuis le 4 septembre devant la cour d’assises de Paris pour des coups mortels sur Clément Meric, un jeune antifasciste, le 5 juin 2013 à Paris. La seconde semaine a débuté avec les interrogatoires des accusés qui ont livré leurs versions des faits.

S’ils avaient tourné à droite, Esteban Morillo, Samuel Dufour et Alexandre Eyraud ne seraient sans doute pas devant cette cour d’assises. Ils n’auraient pas à répondre aux questions embarrassantes des avocats, n’auraient pas à lisser un passé trop sulfureux, ne risqueraient pas plusieurs années de prison. Mais ils ont pris à gauche et la question leur a été tour à tour posée en cette deuxième semaine de procès : pourquoi, alors qu’ils se disaient "apeurés" par le groupe "d’antifas" rencontrés plus tôt à la vente privée Fred Perry et qui, selon leur récit les "attendait" en bas pour en découdre, n’ont-ils pas suivi le conseil du vigile : partir de l’autre côté afin de les éviter ?  

"On est partis par là où on était arrivés, Havre Caumartin, je ne connaissais pas le quartier. Nous on voulait simplement repartir le plus rapidement possible d’où on était venus", justifie d’une voix chevrotante Esteban Morillo. Il est le dernier des trois accusés à être interrogés à la barre. La veille, Alexandre Eyraud avait lui répondu qu’il "ne voulait pas se retrouver avec des agresseurs dans le dos", quand Samuel Dufour affirmait "qu’il ne connaissait pas Paris et qu’il voulait repartir par là où il était venu". L’ancienne petite amie d’un des accusés, à leurs côtés avant le drame, avait elle parlé d’une question de "fierté". Plusieurs versions pour un seul groupe que n’avaient pas manqué de relever les avocats des parties civiles.

"J’ai frappé pour repousser Clément Méric"

Le trio est donc parti à gauche, en file indienne, du côté des "antifas" adossés à l’église Saint-Louis d’Antin. "Je dépasse le groupe et là je vois qu’Esteban ne suit plus. Il discute avec Clément Meric", relate Samuel Dufour qui ajoute s’être retrouvé alors face à un des amis de Clément Meric, Matthias Bouchenot. "Il me décroche une droite, je réplique, ça part en bagarre", résume-t-il. 


Esteban Morillo parle lui "d’insultes" qui fusent du clan ennemi. "Ils avaient déposé leurs sacs par terre, sur le coup, je ne savais pas quoi faire, je suis parti leur parler. Quand je suis arrivé, Clément Méric m’a interpellé, il m’a dit qu’on n’avait pas de couilles, enfin qu’on était des lâches, parce qu’on avait prévenu le vigile. J’ai répondu qu’on ne voulait pas de problèmes. J’ai entendu des cris sur la gauche, entre Bouchenot et Dufour, il m’a semblé voir des coups. J’ai frappé pour repousser Clément Méric (…) Ensuite, j’ai reçu des coups et en me retournant, il y avait Clement Méric qui venait pour me frapper dans le dos", déroule-t-il avant de se mettre à sangloter. "Je l’ai frappé et il est tombé d’un coup, comme ça, ça m’a surpris, je n’ai pas compris ce qui se passait, je le voyais encore bouger… Quand j’ai repris un peu conscience, je l’ai vu en sang, et j’ai crié ‘on se casse’".


Me Saint-Palais, avocat de la famille de la victime, reprend son déroulé. "Ce que l’on voit très bien sur la vidéosurveillance (projetée la semaine dernière sur les écrans), c’est que vous avancez vers Clément Méric, qui recule. J’ai du mal à caser là une ‘petite discussion’ que personne d’autre n’a entendue". L’accusé bredouille, dit que les autres étaient "plus loin" et ne pouvaient entendre, que l’échange n’a duré que quelques secondes et répète qu’il n’a donné que deux coups de poing, "pas pour faire mal" mais "simplement pour le repousser". 

L'ombre de Serge Ayoub

Après la rixe, les trois skinheads "se réfugient" au Local, le bar de Serge Ayoub avec qui ils seront en contact réguliers avant et après les faits. La figure de l’ultra droite, dispensée de cour d’assises la semaine dernière pour "raison médicale", se présente à la barre en ce mardi matin. Sourire en coin, toisant le public et les accusés, le fondateur du groupuscule d'extrême-droite Troisième voie - dissous depuis – semble aller mieux. Après une longue tribune sur son "idéologie", "le solidarisme", la promotion de son livre doctrine, ses explications revisitées du slogan "Travail, Famille, Patrie" et de la croix gammée, ses commentaires sur les "antifas", "fascistes d’aujourd’hui" etc., le quinquagénaire est recadré par la présidente qui siffle la fin de la provoc’ et lui demande d’en venir aux faits. 


Car c'est lui qui a parlé au téléphone à Esteban Morillo, ce "gamin" qu'il dit "peu" connaître, quelques minutes seulement avant la rixe mortelle. C'est Katia, la compagne de l'accusé, qui l'a appelé ce 5 juin 2013 lui demandant de joindre Morillo. A 18h40, Serge Ayoub l'appelle. "J'ai essayé, dans la confusion, de comprendre ce qu’il se passait, commente-t-il. Il me dit je suis encerclé par cinq personnes,  j'ai peur pour ma copine (...) Je leur ai dit de dégager le plus vite possible, de foncer". 


 Une fois au Local, le groupe ne s'épanche pas sur la bagarre, évoque "une simple bousculade", et Serge Ayoub n'organise pas une défense commune, assure-t-il. Ce n'est que dans la nuit, lorsqu'il apprend la mort de Clément Méric, qu'il téléphone à Esteban Morillo pour lui demander ce qu'il s'est précisément passé et lui poser trois questions : "Est-ce que vous avez commencé ? Non. Est-ce-que vous avez une arme? Non. Est-ce que vous avez frappé des gens à terre? Non". "La situation est abominable mais défendable", juge alors l'expert. Sur les 34 communications passées avec Esteban Morillo cette nuit-là et les 32 autres avec Samuel Dufour, le témoin aux bras musclés et crâne rasé reste plus évasif : "J’ai cherché un avocat" pour qu'ils se rendent à la police "parce qu’y aller tous seul, c’est se faire broyer". Il reconnaîtra aussi avoir "tenté d'appeler la préfecture", ou plutôt "son contact pour les mouvements politiques lors des manifs" afin de le prévenir que les trois jeunes avaient l'intention de se rendre et éviter qu'ils ne se fassent "arrêter de manière violente".

"J'espérais que quelqu’un d’autre l’avait frappé"

Sur l’utilisation d’un poing américain, le spécialiste du maniement de  la batte de baseball dans les bastons - qui lui vaut son surnom "Batskin" - a aussi un avis : dans son bar, Esteban Morillo avait la main gonflée. Or "si sa main était gonflée, c’est qu’il n’avait pas de poing américain. On a les phalanges encerclées de fer". Esteban Morillo, qui a fait l’objet d’un rappel à la loi en 2011 pour port d'un poing américain, a juré avoir frappé Clément Méric à mains nues. Le rapport d'autopsie et les conclusions contradictoires des experts exposés à la cour la semaine dernière n'ont pas permis d'éclairer les débats sur cette question au cœur du procès. 


Lundi soir, Samuel Dufour avait dû s’expliquer sur les SMS envoyés à un ami après la rixe mettant à mal sa défense. "Salut, j’ai frappé avec ton poing américain", écrivait-il alors, se vantant d’avoir "défoncé" les "antifas" et d’en avoir envoyé un à l’hôpital. "Pour l’hôpital c’était une supposition", rétorque l’accusé. "Et le poing américain ?", enchaîne la présidente. "J'ai dû vouloir me vanter. Personne n’avait de poing américain", assure le jeune homme tatoué qui encourt vingt ans de prison. 


Comme Samuel Dufour, Esteban Morillo dit ne pas avoir imaginé un instant les conséquences fatales de la bagarre. "Pour moi il était juste tombé KO, il allait se réveiller cinq minutes plus tard". Quand Serge Ayoub lui a annoncé la mort de Clément Méric dans la nuit, il dit ne pas y avoir cru. "J'ai paniqué... J’ai senti tout se détruire autour de moi, j’imaginais déjà la scène avec mes parents (…) Je savais que c’était moi qui avais donné le coup qui l’avait tué. (…) J’espérais que quelqu’un d’autre l’avait frappé", balbutie-t-il. "J’espérais que ce soit pas moi le meurtrier, précise-t-il encore lorsque l'avocat général le questionne sur sa tournure maladroite. Avant de conclure en larmes : Y a pas un jour où je regrette ce qui s'est passé. J’aurais voulu que ce soit moi plutôt que lui." 

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