Coronavirus dans le sport : l'arbitrage délicat entre risque sanitaire et santé financière

Un joueur de Ludogorets portant un masque anti-coronavirus avant un match de Ligue Europa à Milan, le 27 février 2020.
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Coronavirus : la pandémie qui inquiète la planète

ÉCONOMIE - L'épidémie de coronavirus affecte aussi la sphère sportive. Face à la montée du risque infectieux, de nombreuses compétitions balancent entre principes de précaution et de rentabilité. Car un gel prolongé des compétitions pourrait remettre en cause la pérennité de certains clubs et organisations.

Le coronavirus fait tousser le monde du sport. Match du tournoi VI Nations reporté, marathon de Tokyo annulé, Mondiaux de pentathlon moderne délocalisés... Les reports et les annulations de manifestations sportives pesant plusieurs millions voire plusieurs milliards d'euros se multiplient par crainte de la propagation du Covid-19, qui a contaminé plus de 83.000 personnes et causé plus de 2800 décès à travers le monde. "De nombreux secteurs économiques sont impactés comme le luxe, l'automobile ou le tourisme. Le sport ne sera pas épargné", assure à LCI l'économiste du sport Luc Arrondel

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Malgré la menace qui pèse sur leur tête, la plupart des événements font encore de la résistance. Faut-il y voir une corrélation avec les intérêts économiques en jeu ? Deux jours après le match Lyon-Juventus maintenu malgré les inquiétudes liées au coronavirus, la question est d'autant plus légitime. Près de 3000 supporters italiens ont fait le déplacement à Décines, alors que Turin se situe dans le Piémont, où six cas ont été recensés. Une situation qui a suscité la critique d'élus de tous bords. "Les recettes billetterie pour ce match de Ligue des champions sont évaluées entre 3 et 4 millions d'euros. Cet enjeu financier n'est pas de nature à faire courir des risques inconsidérés à des personnes", répond le directeur de recherche au CNRS et chercheur à l'École d'économie de Paris (PSE). "Dans le cas contraire, ce serait de l'insouciance."

"J'espère que nous n'en sommes pas au point de prendre des risques avec la santé des personnes juste pour satisfaire ou cocher des enjeux financiers", rebondit Christophe Lepetit, responsable des études économies au Centre de droit et d'économie du sport (CDES) de Limoges. "Nous sommes avec le coronavirus sur un sujet qui est plus crucial que n'importe quel aspect financier, aussi déterminant soit-il. Les considérations de santé publique et de sécurité des personnes doivent primer sur tout autre enjeu sportif ou financier." 

Il y a forcément un arbitrage entre le risque sanitaire et la rentabilité financière- Luc ARRONDEL, directeur de recherche au CNRS

Néanmoins, ils conviennent que l'enjeu économique peut peser sur la décision finale. "À partir du moment où il y a des enjeux économiques, il y a forcément un arbitrage entre l'évaluation du risque sanitaire et la rentabilité financière. Le principal problème est que nous n'avons pas d'informations précises sur les conséquences sanitaires du virus", reconnaît Luc Arrondel. "A posteriori, nous apprendrons peut-être la grippe saisonnière est plus dangereuse que le coronavirus mais, ici, l'ambiguïté fait qu'on est obligé d'avoir un principe de précaution." 

Un principe déjà appliqué à plusieurs manifestations sportives de part le monde, à l'instar du Grand Prix de Formule 1 en Chine reporté, du championnat d'Italie de football où plusieurs rencontres ont été ajournées ou encore d'épreuves qualificatives aux Jeux olympiques de Tokyo tronquées. Dès lors, peut-on imaginer que l'Euro en juin soit reporté ou annulé, comme pourraient l'être les JO en août ? Pour l'heure, les organisateurs excluent ces possibilités. "Mais toutes les options sont ouvertes, tant le maintien dans des conditions normales, que leur déroulement à huis clos ou même l'annulation", nous affirme l'économiste du sport Christophe Lepetit. "Il ne faut en écarter aucune, même si les reports semblent hautement improbables puisque cela perturberait trop les calendriers sportifs. Mais se prononcer sur cette question, dès maintenant, cela me paraît précipité. Il est urgent d'attendre de voir comment va évoluer le coronavirus, à savoir si ça reste une épidémie ou si cela devient une pandémie."

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Coronavirus : le match Lyon-Juventus de Turin sous haute surveillance

"On demande toujours au sport d'être plus blanc que blanc et vertueux que les autres", défend le responsable des études économies au CDES de Limoges. "Est-ce que l'activité économique est annulée, interdite ou se met des contraintes dans son organisation ? Il ne me semble pas avoir vu des entreprises complètement à l'arrêt en Italie ni en France." C'est pourquoi, se pose "la question de la prise de responsabilité" quant à un report ou une annulation. "Si on estime qu'il y a un risque de santé majeur à regrouper des populations, il faut prendre une décision qui contraigne l'organisateur à annuler, reporter ou faire en sorte que la compétition se déroule à huis clos. Il y a des discussions à avoir et il faut replacer le débat au bon niveau", argumente-t-il. "Le sujet de santé publique concerne moins les organisations sportives que les autorités sanitaires et les États."

Dans le cas de la rencontre Lyon-Juve, "l'UEFA s'est retrouvée face à un cas de conscience, qui était de se dire : 'Ai-je aujourd'hui suffisamment d'éléments tangibles qui me contraignent à annuler ce match-là de mon propre chef avec tous les conséquences derrière ?' C'est clair que l'UEFA, en tant qu'institution sportive, analyse ces questions-là à l'aune de ses enjeux à elle, sportifs, d'organisation et économique", nous expose Christophe Lepetit. "La décision doit être prise au bon niveau."

Il faut de la précaution oui, mais pas à outrance- Christophe LEPETIT, responsable des études économies au CDES de Limoges

Car décaler, ou pis annuler, un événement n'est pas une décision sans conséquence. Beaucoup d'argent est en jeu. "Si un événement est annulé, ce sont plusieurs milliards d'euros qui se transforment en pertes sèches. Il n'y aura plus de diffusions télévisées, etc...", explique le directeur de recherche au CNRS Luc Arrondel. "Dans l'absolu, et en théorie, des annulations pourraient être de nature à créer une perte économique suffisante pouvant remettre en question la pérennité de certaines structures", poursuit Christophe Lepetit. "Si on prend l'exemple d'un club qui verrait son championnat suspendu, il n'encaisserait plus de recettes de billetterie. Il faudrait alors se poser la question de ce qu'il advient des droits télés et du sponsoring. Est-ce qu'un média est tenu de payer les droits télés si une compétition ne se déroule pas ? Le volume de recettes pourrait chuter et le club, qui a des contrats de travail à honorer, peut se retrouver avec des problèmes de trésorerie."

Si le risque sanitaire lié au coronavirus venait à se renforcer, Luc Arrondel estime que le huis clos "peut être une solution" pour limiter les éventuelles répercussions sur l'économie du sport. "Si des mesures sont prises pour interdire les mouvements de population, je vois mal comment les organisateurs pourraient maintenir les compétitions en l'état", indique-t-il. "Et vu la panique qu'il y aura, les stades ne feront pas le plein. Diffuser des rencontres sans supporters, ce n'est pas terrible, mais cela permettra d'atténuer les conséquences."

Pour Christophe Lepetit, "le sport fait face à un sujet majeur, qui nécessiterait des aménagements pour passer ces éventuelles difficultés dans les moins mauvaises conditions possibles". Le responsable des études économies au CDES de Limoges s'appuie notamment les discussions qui s'étaient tenues en 2016 lors de l'épidémie du virus Zika. "Il y avait de grosses inquiétudes sur la tenue des Jeux de Rio et le fait que les athlètes pourraient être contaminés. Tout s'était finalement déroulé dans des conditions relativement normales", rappelle-t-il. "Nous ne savons pas ce qu'il va advenir de cette épidémie de coronavirus. Il ne faut pas tomber dans la précipitation. Il faut de la précaution oui, mais pas à outrance."

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