France-USA : le rugby aux États-Unis, c'est aussi une histoire française

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ENVOL - Dix jours après sa victoire étriquée mais précieuse contre l'Argentine (23-21), le XV de France fait face ce mercredi aux États-Unis, un adversaire réputé moins coriace. Mais les USA cherchent à refaire leur retard avec l'essor de la Major League Rugby, la jeune ligue professionnelle, poussée depuis ses débuts par un Français.

Lorsque l'on parle rugby, les États-Unis n'est pas la première chose qui nous vient à l'esprit. C'est un euphémisme que de l'écrire. Dans un paysage sportif vampirisé par les quatre géants, que sont la MLB (baseball), la NBA (basket), la NFL (foot US) et la NHL (hockey), l'ovalie n'a rien d'un sport majeur au pays de l'Oncle Sam. Pourtant, outre-Atlantique, la discipline existe. Mieux encore, elle se professionnalise. Sur le déclin à la fin du siècle dernier, le rugby américain rebondit depuis peu, porté par la "hype" autour de son équipe à VII, l'une des meilleures au monde, et sur laquelle s'est greffé le rugby à XV avec sa jeune ligue professionnelle, la Major League Rugby (MLR), née en 2016 de la folle idée de démocratiser l'ovalie. 

Derrière ce projet, qui à l'époque a pu paraître insensé, limite "casse-gueule", se trouve Thierry Daupin. Au terme d'un parcours professionnel qui l'a mené à Hawaï, où il renoue avec le rugby en tapant la balle avec l'équipe locale des Harlequins et en développant la discipline sur l'île, ce Français expatrié pose ses valises en 2015 à Austin, au Texas, l'une des places fortes du rugby aux États-Unis. "Il y avait un 'hotbed' pour développer le rugby. Austin était l'un des seuls endroits à avoir un minimum d'infrastructures propres. Il n'y avait pas non plus de confrontation directe avec d'autres sports", raconte à LCI le Nîmois, arrivé chez les Herd en tant que joueur et qui a gravi les échelons pour en devenir aujourd'hui le PDG.

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Prêt à faire le pari de lancer la première équipe professionnelle, il envisage un temps de se rapprocher de la PRO Rugby, première ligue professionnelle de rugby aux États-Unis... démantelée après une seule saison en 2016. "On leur a dit qu'on aimerait bien les rejoindre mais Doug Schoninger (le directeur général de la PRO Rugby, ndlr) nous a répondu que s'il voulait une équipe à Austin, il la ferait lui-même", assure le CEO d'Austin. "En faisant cela, il s'est mis à dos beaucoup de clubs et Denver, Seattle et Salt Lake ont vu ce qu'on était en train de monter et ils nous ont contactés pour qu'on travaille ensemble." Ensemble, la même année, ils couchent sur la table la structure de la future Major League Rugby lors du Sevens Series à Las Vegas. Quelques mois plus tard, en 2017, à Houston, les membres fondateurs actent la création de la MLR.

On est un peu là où était le 'soccer' en 1995- Thierry DAUPIN, l'un des fondateurs de la MLR

Lancée officiellement en avril 2018, cette ligue fermée sans système de promotion/relégation, a réussi à se faire une jolie place au soleil. En deux ans, elle s'est élargie en passant de sept à neuf franchises. La saison 2020, de février à juin, verra la Major League Rugby opérer sa "révolution". Le format va être repensé avec un championnat découpé en deux conférences, sous le format NBA et MLS, et l'intégration de trois nouvelles équipes. À l'Est, la MLR réunira Atlanta, Boston, Washington D.C., la Nouvelle Orléans, New York et Toronto. À l'Ouest, elle regroupera Austin, San Diego, Seattle, Houston, Glendale et Utah. 

"Pour intégrer la MLR, il faut acheter les droits et des parts comme en MLS ou NBA. Les membres fondateurs sont entrés avec un demi-million de dollars, aujourd'hui les dernières franchises ont payé 3,7 millions de dollars", rebondit le dirigeant français. "Quand on sélectionne une franchise, il y a trois points auxquels on est attentifs : 1. Comment va-t-elle s'intégrer dans la communauté ? 2. Comment se structure-t-elle ? et 3. Qu'en est-il des infrastructures ? On est un peu là où était le 'soccer' en 1995 lorsque les équipes ont commencé se développer. On voit aujourd'hui où elles en sont." Et les candidats se bousculent au portillon. En 2021, deux nouvelles franchises - Los Angeles et Dallas - vont rejoindre le championnat. "Il y a une liste d'attente incroyable", nous confirme-t-il. "On n'a pas besoin de réinventer la roue. Les autres ligues comptent entre 26 et 32 équipes. À long terme, c'est un chiffre auquel on arrivera."

On est sur du haut de Fédérale 1 voire bas de Pro D2- Thierry DAUPIN, l'un des fondateurs de la MLR

Discipline qui enregistre la plus forte croissance aux États-Unis, avec plus de 131.000 licenciés recensés par USA Rugby, soit une augmentation de 61% en dix ans, le niveau général du rugby américain bondit par résonance. "On est sur du haut de Fédérale 1 voire bas de Pro D2", juge l'ancien buteur. "Cela commence à bien jouer. Si vous regardez la finale San Diego-Seattle (23-26) la saison passée, c'est agréable à regarder. Il y a des plaquages ratés mais, du coup, ça crée des essais. Il n'y a jamais un score de 60 à 10. Cela se joue entre 3 et 7 points. Et puis, comme on se repose sur un système de draft (une bourse aux joueurs, ndlr), les cartes sont remélangées chaque année pour rééquilibrer les équipes." 

Et cela plaît au public. En moyenne, 2300 à 2500 spectateurs se déplacent pour assister aux matches. "On était 'sold-out' pour la finale avec 7000 personnes. Seattle, par exemple, a fait 100% 'sold-out' sur la saison dans un stade de 4000 places", indique Thierry Daupin. Un potentiel d'attractivité qui ne laisse pas les diffuseurs indifférents. Les rencontres de MLR sont ainsi retransmises sur CBS et le service de streaming ESPN+. "Les chiffres ont augmenté de l'année 1 à l'année 2", se félicite le directeur général des Herd d'Austin. "En termes de téléspectateurs, on a eu 1,2 million de personnes qui ont regardé la finale l'année dernière. Cela a vraiment explosé. Aujourd'hui, on est en discussions avec les grandes chaînes."

Néanmoins, si tous les curseurs sont bien placés, le niveau moyen "peut vite descendre". "La problématique, c'est qu'on n'a pas encore une base suffisante de jeunes qui jouent au rugby. On a un problème de profondeur de banc. Sur 15 joueurs, on va être capable de mettre une équipe très compétitive. Sur 35, on va devoir s'appuyer sur des joueurs qui sont semi-pros ou amateurs. Résultat : le niveau baisse", reconnaît Thierry Daupin. "Pour trouver des joueurs qui ont le niveau, on est obligé d'aller en chercher pas mal à l'étranger, comme le puissant centre Mathieu Bastareaud ou l'ailier All Black Frank Halai. Notre but, c'est de changer cette approche pour avoir plus de joueurs locaux." La Fédération américaine a ainsi limité à dix le nombre de rugbymen étrangers autorisés par équipe et par match. De plus, obtenir un visa P-1 destiné aux joueurs n'est pas toujours chose aisé. Il faut que le demandeur soit capable de prouver qu'il a déjà joué en équipe nationale (équipes jeunes comprises) ou au plus haut niveau mondial.

C'est la conquête de l'Ouest version rugby- Thierry DAUPIN, l'un des fondateurs de la MLR

Malgré ces freins, les joueurs extra-communautaires représentent une part non négligeable au sein des franchises. Austin, par exemple, a ainsi vu passer plusieurs Français (Simon Bienvenu, Timothée Guillemin et Soheyl Jaoudat) dans ses rangs. "Je veux être sûr qu'on amène les bonnes personnes. Ils connaissent le haut niveau et peuvent nous aider à façonner les clubs", nous confie le PDG d'Austin, rejoint depuis par Pierre Arnald, l'ancien directeur du Stade Français qui a investi dans le Rugby United New York, l'une des nouvelles franchises à voir le jour. "Ils ne viennent pas pour l'argent (le salary cap est fixé à 40.000 euros, ndlr). Ils ont envie de faire partie des précurseurs, un peu comme les pionniers à la recherche de l'or américain. C'est la conquête de l'Ouest version rugby. Faire partie d'une histoire qui commence, c'est toujours quelque chose de spécial. Beaucoup d'investisseurs arrivent de l'étranger parce qu'ils pensent qu'il y a une histoire à écrire." En ce sens, des ponts avec la France se sont ainsi créés.

Et la Coupe du monde de rugby tombe à pic pour éclairer le rugby "made in" USA. "On a 36 à 38 joueurs qui évoluent dans notre ligue qui dispute le Mondial cette année. La moitié de l'équipe d'Uruguay, qui a battu les Fidji (30-27), joue en MLR. C'est un énorme coup de projecteur pour nous. On est sur la bonne voie", affirme Thierry Daupin. "C'est juste ce qu'il nous faut pour continuer à avancer tranquillement." Une performance des États-Unis face au XV de France mercredi 2 octobre (à 9h45, en direct sur TF1 et en live commenté sur LCI) braquerait à nouveau les lumières du monde sur la MLR et le rugby américain.

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