Il est le seul rugbyman français au Japon : plongée avec Nicolas Kraska au pays du rugby levant

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IMMERSION - Seul représentant tricolore à jouer au Japon, qui accueille la Coupe du monde du 20 septembre au 2 novembre, Nicolas Kraska connaît parfaitement les rouages du rugby nippon. L'ailier de 30 ans, passé par le Racing 92 et Albi en Pro D2, raconte à LCI sa formidable aventure à 10.000 kilomètres de la France.

Dans le milieu, il est ce qu'on appelle un pionnier. Formé au Racing 92, Nicolas Kraska sort de trois saisons à Albi en Pro D2 et d'une demi-saison à Cognac en Fédérale 1 lorsqu'il se retrouve, en 2014, à la croisée des chemins. "Je sentais que la fin arrivait. À 24 ans, j'avais été champion de Pro D2 avec le Racing, j'avais joué avec de grands joueurs. Je savais que, pour le Top 14, je n'avais pas le physique qu'il fallait. À l'époque, la mode des ailiers, c'était des mecs d'1,90 m et de 110 kg. J'avais des contacts avec quelques clubs mais rien d'intéressant", raconte-t-il à LCI. Titulaire d'un Master 1 et n'ayant pas d'offre convaincante, il se met à explorer des pistes à l'étranger. Après avoir prospecté au Canada, en Australie et Nouvelle-Zélande, sans trouver équipe à son pied, le trois-quart aile s'aperçoit "par hasard" que l'Asie est aussi une terre de rugby.

"L'idée du Japon m'est venue en fouillant sur internet. C'était galère parce que personne en France ne connaissait le rugby japonais, les agents que j'ai contactés n'avaient pas de relations sur place", nous explique-t-il. "J'ai tenté le tout pour le tour en tapant 'japan rugby coach' sur LinkedIn. J'ai trouvé une dizaine de noms avec leur mail. Je les ai contactés. J'ai eu dix réponses. Sur les dix, une seule était positive. Joe Barakat, qui était alors le coach des Toshiba Brave Lupus, m'a demandé de prendre mes crampons et de venir faire un test. C'est comme ça que je suis parti au Japon. J'ai eu une chance de fou."

Je gagne mieux ma vie qu'en France- Nicolas KRASKA, rugbyman français au Japon

Et financièrement, l'ailier français y trouve très vite son compte. "À Albi, j'étais payé au lance-pierre. Le club était redescendu en Pro D2 pour cause financière. J'étais un smicard. Après l'argent ne fait pas tout. Pour ce que je gagnais, je vivais bien. Je n'étais pas à plaindre", assure-t-il. "Mais la proposition que j'ai eue à Toshiba (logé et payé 6000 euros net par mois, ndlr), c'était comme une offre de Top 14. Les salaires au Japon sont à peu de chose près les mêmes. Mais, au lieu d'avoir qu'un mois de vacances, moi j'ai deux mois et demi. Donc forcément, en termes de ratio, je gagne mieux ma vie qu'en France."

Arrivé au pays du Soleil levant, Kraska découvre aussi un rugby à l'opposé de celui qu'il a connu dans l'Hexagone. "La Top League, la première division japonaise, est plus rapide que le Top 14. En arrivant au Japon, j'ai perdu entre deux et trois kilos parce que j'étais trop lourd. C'est un rugby de mouvements et je ne pouvais pas suivre. J'avais l'habitude du rugby français, très lent avec un défi physique. Passer à un rugby qui bouge tout le temps et envoie même dans ses 22, cela a été très dur", explique-t-il. "Par contre, en termes d'impact physique, c'est plutôt haut de classement Pro D2 voire promu Top 14." 

Tous les matins, je montrais ma carte à l'entrée et badgeais comme n'importe quel employé- Nicolas KRASKA, rugbyman français au Japon

Mais, plus que la différence de niveaux de jeu, c'est le fonctionnement du rugby japonais qui l'étonne en premier ressort. Depuis 2003, le championnat national réunit 16 clubs rattachés à des entreprises mondialement connues dont Toyota, Panasonic et Toshiba. Ils ne représentent donc pas directement les villes. Ainsi, pour se rendre au travail, un stade au milieu des fabriques du géant de l'électrique Toshiba en pleine zone industrielle de Fuchu, dans l'agglomération de Tokyo, le rugbyman tricolore se retrouve mêlé aux ingénieurs. "Tous les matins, je montrais ma carte à l'entrée et badgeais comme n'importe quel employé. Tout le monde allait tout droit vers l'usine, moi je tournais en direction du stade de rugby", détaille-t-il. "À Toshiba, tous les étrangers sont professionnels. Ils ne jouent qu'au rugby. En revanche, à l'exception de Michael Leitch (l'emblématique capitaine de l'équipe nationale du Japon, ndlr), tous les Japonais travaillaient dans leurs départements respectifs, tous les jours de 9h à 17h. Le soir, on se retrouvait à 17h30 pour s'entraîner tous ensemble. C'était ça, tous les jours, pendant trois mois environ."

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"Ce serait inimaginable chez nous", reconnaît l'ancien du Racing et d'Albi. Au Japon, le système volontairement paternaliste est ainsi fait que la plupart des joueurs japonais ne connaissent qu'une seule équipe tout au long de leur vie. "Ils signent un contrat à durée indéterminée. Une fois qu'ils ont un pied dans l'entreprise, c'est à vie. C'est pour cela qu'ils se donnent à fond et n'ont jamais à avoir peur de la blessure. Ils savent qu'ils seront repris quoiqu'il arrive pendant la saison", poursuit Nicolas Kraska. 

Et alors que les acteurs du rugby se déchirent sur le trop grand nombre de matches joués en France, le Japon a pris le contre-pied. "Ici, ils voient la France comme un système rugbystique archaïque. Quand je leur dis qu'en Pro D2 je jouais plus d'une trentaine de matches, ils me regardent avec de grands yeux. C'est perçu comme un rugby destructeur. Il y a beaucoup de trop de rencontres", ajoute-t-il. "Quand j'étais à Toshiba, je devais faire une quinzaine de matches, une vingtaine avec les amicaux, mais je ne jouais que 40 minutes. En Top League, la saison se déroule d'août à janvier en ayant tout novembre sans matches, période réservée aux rencontres de l'équipe nationale. C'est hyper gérable pour nous et on n'arrive pas cramé à la fin de la saison. Aujourd'hui, je suis en deuxième division, on dispute 7 matches."

Si la France fait une bonne Coupe du monde...- Nicolas Kraska, rugbyman français au Japon

Après quatre saisons passées à Toshiba, où il a joué devant 5000 à 6000 personnes en moyenne à chaque match, l'ailier tricolore s'offre début 2019 une nouvelle expérience aux Shimizu Blue Sharks, promu en Top Challenge League, l'équivalent de la Pro D2. L'occasion de dresser un bilan objectif sur l'évolution du rugby japonais. "En cinq ans passés là-bas, j'ai vu le niveau augmenter. Les clubs se sont considérablement améliorés", constate Kraska. "Il y a d'ailleurs de plus en plus de stars qui sont arrivées."

Mais avec l'arrivée en masse d'étrangers en Top 14, est-il envisageable à moyen terme de voir de plus en plus de jeunes Français s'expatrier au Japon comme il l'a fait ? "Il y a pas de mal de mecs qui m'ont appelé pour comprendre comment ça se passe sur place", avoue-t-il. "Mais c'est compliqué parce que pour faire du business, il faut connaître un agent japonais. Et, pour ne rien arranger, les clubs ont plutôt une image négative du rugby français. Quand Mathieu Bastareaud avait émis l'hypothèse de faire une pige au Japon, j'avais dit à Toshiba de se positionner. Les dirigeants avaient sorti des aberrations pour ne pas le recruter. Mais, je suis sûr que si la France fait une bonne Coupe du monde, alors les clubs s'intéresseront à eux."

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