Dakar en Arabie saoudite : les femmes pilotes espèrent faire avancer la cause des Saoudiennes

Dakar en Arabie saoudite : les femmes pilotes espèrent faire avancer la cause des Saoudiennes
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SPORT - Face à la polémique suscitée par l'organisation du Dakar dans le royaume ultraconservateur, accusé de violer les droits humains et de réprimer les militantes féministes, les femmes pilotes estiment au contraire que leur présence pourrait être une bonne chose pour faire avancer les conditions des Saoudiennes.

Le Rallye Dakar a commencé ce week-end sur les rives de la mer Rouge, en Arabie Saoudite. Dimanche à Jeddah, pour le départ de la course, elles n'étaient que 13 femmes sur les 557 pilotes inscrits pour cette édition 2020. L'année dernière, au Pérou, les participantes étaient 17 : un record. Mais après onze années consécutives en Amérique du Sud, le choix du nouveau pays d'accueil de la course fait polémique. 

Lorsque les organisateurs ont annoncé la tenue du célèbre rallye en Arabie saoudite, régulièrement pointée du doigt pour ses violations des droits humains, de nombreux activistes se sont insurgés. Parmi eux, des militants et militantes féministes ont dénoncé ce soutien apparent au pays du Golfe, où les femmes restent largement assujetties à tutelle masculine, faisant d'elles des mineures à vie.

Un pays d'accueil controversé

Malgré les récents assouplissement des interdictions pesant sur les femmes voulus par le prince héritier Mohammed ben Salmane, le gouvernement a en effet accentué la répression contre les militantes féministes. "Nous savons qu'au moins six d'entre elles ont été torturées et sont toujours en détention", affirmait Yasmine Lavieille, responsable du bureau Afrique du Nord et Moyen-Orient à la Fédération internationale des droits de l'Homme (FIDH), à LCI le 3 janvier.

"Organiser une telle course dans un pays où les femmes sont toujours emprisonnées pour avoir milité pour le droit de conduire est en soi une aberration", ajoutait encore Yasmine Laveille. Les ONG tentent ainsi d'alerter la communauté du Dakar sur ce "cynisme incroyable doublé d'une contradiction choquante" : ces femmes "vont croupir en prison pendant qu'une compétition met la conduite au cœur de son projet."

Montrer à l'Arabie Saoudite de quoi les femmes sont capables

L'organisation du Rallye n'a pas encore répondu aux ONG, mais elle a de toute évidence entendu ces accusations, puisque sa communication tente de faire la part belle au "girl power" sur cette édition 2020. Pour l'instant, les rares pilotes féminines de cette année veulent croire que leur participation peut aider la cause des Saoudiennes.

C'est positif de montrer à tout le monde ici que les femmes peuvent être compétitives et fortes- Laia Sanz, pilote espagnole participant au Rallye Dakar

"C'était surprenant, mais je pense que c'est une bonne chose qu'on soit ici au final", a affirmé à la presse la motarde Laia Sanz, qui prend part au rallye pour la dixième fois. L'Espagnole de 34 ans est “sûre d’elle” à ce propos : “c'est positif de montrer à tout le monde ici que les femmes peuvent être compétitives et fortes et je suis contente de représenter les femmes ici".

Une vision optimiste approuvée par sa consœur italienne Camélia Liparoti. Engagée sur son 12e Dakar, la pilote de 51 ans se sent investie de la même mission : "On a la chance d'être des femmes sportives professionnelles et de venir en Arabie saoudite, pour la compétition mais aussi pour montrer qu'il y a des femmes qui font des choses dans un milieu d'hommes”.

"Moi-même, j'étais plutôt critique car on sait que les droits des femmes ne sont pas respectés mais je pense que ça aide. Une course comme celle-ci peut apporter du changement", a estimé pour sa part l'Allemande Jutta Kleinschmidt, seule femme à avoir remporté le Dakar, en 2001. Auprès de l’AFP, elle espère que "cela puisse aider les femmes à prendre confiance en elles".

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"Volonté d'ouverture" en Arabie Saoudite

C’est la seconde fois que l'Arabie saoudite accueille une compétition avec une participation de sportives étrangères. En novembre, les catcheuses Natalya et Lacey Evans s’étaient affrontées à Ryad pour le premier combat de catch féminin dans le pays. Elles avaient néanmoins combattu en costumes bien plus couvrants qu'à l'accoutumée... Contrairement à leurs confrères masculins.

S'il reste de toute évidence beaucoup de chemin à parcourir, le prince Khaled ben Sultan al-Fayçal, président de la Fédération saoudienne des sports automobiles, estime qu'il y a eu "beaucoup de changements ces dernières années, la plupart positifs". Face aux médias réunis pour la compétition, il a ajouté : "Je suis très heureux de voir des femmes concourir sur le Dakar". Pour les autorités saoudiennes, le Dakar 2020 est une étape supplémentaire pour montrer une "volonté d'ouverture" vers des événements mixtes. Il y a encore trois ans, la police religieuse du pays contrôlait et réprimait sévèrement les hommes et femmes qui se mêlaient au sexe opposé en public. Mais ces derniers mois, le pays a massivement investi dans l'organisation de manifestations sportives et culturelles. Une nouvelle politique publique perçue comme une stratégie diplomatique censée faire évoluer l'image du pays à l’internationale. Une "stratégie" qui, pour l'instant, ne convainc pas les ONG.

"La situation des droits humains sur place est catastrophique et a empiré ces derniers mois", selon Yasmine Laveille. "On est passé de 150 exécutions en 2018 à plus de 180 en 2019, y compris de mineurs au moment de leur arrestation." Selon elle, le Dakar et les belles images diffusées sur les chaînes de télévision du monde entier sont simplement un prétexte idéal pour que l'Arabie Saoudite "essaye de redorer son image et se rachète une réputation" afin de développer le tourisme. Une crainte partagée par Bénédicte Jeannerod, directrice France de l'ONG, Human Rights Watch : "Le risque est que le Dakar serve de décor pour cacher une situation extrêmement critique en termes de répression. Et que cela rentre dans la stratégie des autorités saoudiennes pour masquer les très graves violences qu'ils infligent quotidiennement à leur société."

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