Route du rhum : pourquoi la course au large est une spécialité française ?

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INTERVIEW - Après la victoire de Francis Joyon sur le fil face à François Gabart à la Route du Rhum, la voile française a une nouvelle fois démontrée sa suprématie dans la discipline de la course au large, avec un nouveau record à la clé. Mais pourquoi les marins tricolores excellent-ils dans cette discipline au dépens des navigateurs étrangers ?

Ce lundi, Francis Joyon, le vétéran de l’épreuve, a remporté à 62 ans la Route du Rhum à bord de son IDEC Sport en 7 jours, 14 heures, 21 minutes et 47 secondes, battant le record de l’épreuve détenu par Loïck Peyron depuis 2014. En quarante ans d’histoire et 11 éditions disputées, il s’agit de la huitième victoire française. 


Preuve de l’omniprésence des marins tricolores dans l’histoire de cette course, seulement 23 skippers étrangers, dont le Britannique Alex Thomson, ont pris le départ de la Route du Rhum cette année. A l’instar du Vendée Globe, remporté à 100% par des Français, la Route du Rhum fait la part belle à nos skippers nationaux, pour le plus grand plaisir des observateurs. 


Pourquoi ces courses au large sont-elles autant prisées par les Français ? On a posé la question à Christian Le Pape, directeur du Pôle Finistère course au large.

LCI : Aussi bien lors du Vendée Globe que lors de la Route du Rhum, la majorité de skippers participants et remportant ces courses sont Français. Comment expliquer cette omniprésence tricolore ? Peut-on parler de tradition française ?

Christian Le Pape : Une culture du solitaire, oui sûrement. En 1964, Eric Tabarly a éveillé une sorte de fierté nationale qui a priori a donné des ambitions à de nombreux jeunes Français. Je pense qu’il y a eu un déclic à ce moment-là. Surtout, je pense que c’est la dimension "sponsoring" qui a boosté le système depuis 25 ans. Si jamais vous voulez gagner correctement votre vie en devenant navigateur professionnel, il n’y a que les solitaires qui séduisent les sponsors. Le modèle anglo-saxon est totalement différent. Il est plutôt lié à des propriétaires très riches qui arment des bateaux, mais souvent en équipage. Mais il y a surtout une problématique de sécurité, c’est-à-dire que le monde maritime, notamment World Sailing (l’organisme gérant la fédération internationale de voile, ndlr), a souhaité ne pas ajouter les courses en solitaire à leur calendrier, en prétextant qu’elles étaient dangereuses, ne pouvant pas assurer une veille permanente.


LCI : Les Français sont plus enclins à prendre des risques ?

Christian Le Pape : Oui, il y a ce petit côté gaulois qui fait qu’on navigue un peu "à côté du passage clouté". Aujourd’hui, c’est un peu rentré dans les mœurs parce que la veille automatique est assurée par des outils électroniques et informatiques. De fait, World Sailing a accepté la mise en place de courses en solitaire. La course au large a ainsi acquis une dimension universelle et pourrait faire partie des épreuves des JO-2024. En termes de reconnaissance de la voile française, c’est extraordinaire, c’est inespéré.


LCI : Pourquoi les étrangers ont-ils autant de mal à se mettre en valeur dans ces courses ? 

Christian Le Pape :  Aujourd’hui, on observe une hégémonie des Français. A part quelques marins, comme Hugo Boss sur les IMOCA (ndlr : Alex Thomson) à la Route du Rhum, on peut constater une certaine forme de complexe à se dire : ‘De toute façon, si je viens sur le circuit français de la course en solitaire, je vais prendre une raclée !’ Du coup, ils s'engagent forcément peu lors de ces courses en solitaire. Si la course au large est retenue aux JO, les nations en recherche de forte notoriété, par exemple la Chine, vont se mettre à investir pour s'assurer le rayonnement de la nation. Cela concernera probablement les pays à fort PIB, la course au large coûtant un peu d’argent. Mais on va certainement assister à une approche de la course au large beaucoup plus internationale, c’est évident.


LCI : En parlant des JO-2024 à Paris, la course au large serait une magnifique opportunité... 

Christian Le Pape : Tout dépendra du bateau choisi, du format, mais forcément il y a une culture française de la course au large en double et en solitaire. Mais je ne suis pas non plus inquiet sur le fait que d'ici à six ans, des nations vont développer très rapidement un savoir-faire qui va conduire à une forte concurrence. On sera peut-être amené à accueillir des navigateurs étrangers ou à exporter notre savoir-faire. On pourra également sûrement voir des nations tenter de naturaliser des skippers français pour bénéficier de meilleures chances de médailles. Tout cela rajoute à la crédibilité de la culture française. En 25 ans, on est passé de l’aventure au sport de haut-niveau, tout en gardant cette dimension aventurière dans certains pans de l’activité, notamment la Route du Rhum avec un choc des âges entre Gabart et Joyon et un finish au coude à coude haletant.


LCI : Les skippers de renom vont-ils accepter de relever ce nouveau challenge ?

Christian Le Pape : Je pense que les sélections s’effectueront au dernier moment, il y aura une concurrence très forte entre les skippers qui pourront postuler à une médaille mais la médaille va indéniablement attirer. De plus, la quasi-intégralité de la nouvelle génération de skippers vient de la voile olympique, c’est le cas de François Gabart, d'Armel Le Cléac’h, de Sébastien Simon … A un moment, cela a dû les faire rêver mais ils ont arrêté de naviguer dans cette voie, qui s’avérait beaucoup moins rémunératrice que, par exemple, un Vendée Globe.

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