"Une obsession permanente de se maintenir au sommet" : pourquoi la France est si performante en handball

"Une obsession permanente de se maintenir au sommet" : pourquoi la France est si performante en handball

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HÉRITAGE - Double tenants du titre, les handballeurs français commencent leur Mondial vendredi à Berlin (20h30) contre le Brésil. Les "Experts" visent un nouveau titre planétaire, un mois après l'Euro remporté à domicile par les femmes. L'occasion pour LCI de percer les secrets d'un succès quasi continu avec Philippe Bana, l'homme qui a programmé tous les succès du hand tricolore.

Une telle régularité ne peut être le fruit du hasard. Depuis 1995 et le premier titre mondial décroché par les autoproclamés "Barjots", le handball français règne en maître sur la discipline, hommes et femmes confondus. La discipline se maintient, grâce à une stratégie audacieuse et réfléchie, à un niveau d'excellence que toutes les autres sports collectifs lui envient. 


Conseiller technique régional puis entraîneur, Philippe Bana a programmé depuis plus de deux décennies tous les succès du hand tricolore, le plus primé des sports collectifs (14 titres). À quelques heures de l'entrée en lice des "Experts" contre le Brésil ce vendredi (à 20h30, en direct sur beIN SPORT), le directeur technique national (DTN) depuis 1999 revient sur les origines de ce succès quasi continu des équipes de France. ll livre à LCI les clés de cette réussite. 

Personne n'a envie d'être celui qui va faire perdre le handball françaisPhilippe BANA

LCI : L'équipe de France entre en lice ce vendredi. Comment se sentent les garçons ?

Philippe BANA : On est dans un drôle d'état d'esprit. On revient en Allemagne, le fabricant numéro un du Mondial, un endroit où on a perdu en 2007 (la France a été éliminée en demi-finales, ndlr), un pays où la plupart ont déjà joué. On a l'impression d'aller chez les tauliers, chez les maîtres de notre sport. Et finalement on n'est pas aussi favoris que ce qu'on nous le raconte. On est humble et, moi, ça me va comme un gant. C'est la meilleure manière de gagner. Le fait que Nikola Karabatic ne soit pas là, même si on a bon espoir qu'il nous rejoigne pendant la compétition (il rejoint finalement ses partenaires ce samedi 12 janvier, ndlr), est un générateur de peur. Tout le monde va se serrer les coudes.


LCI : Y a-t-il une peur chez les "Experts" de ne pas être à la hauteur de l'événement ?

Philippe BANA : La peur est de plusieurs ordres. Elle est petite et générique. Il y a la peur, par exemple, de jouer sans Nikola Karabatic. Il y a aussi la peur de ne pas qualifier l'équipe aux jeux Olympiques pour la première fois depuis 1992, à cinq ans de Paris 2024. C'est une crainte qu'a Didier Dinart. Il ne veut pas être le premier entraîneur à ne pas qualifier la France. Ces petites peurs existent mais c'est plus de la fierté de rester au sommet que de la peur de tomber. 

LCI : N'est-ce pas trop difficile de maintenir un tel niveau d'exigence ?

Philippe BANA : Ce n'est pas de la dureté. C'est ce qu'on explique avec Mickaël Caron dans le livre "Le roman du hand tricolore". C'est plutôt une espèce d'obsession permanente de maintenir le handball tricolore au sommet, tout en haut de l'affiche. Il y a, disons, chez nous, une obligation morale de faire perdurer dans le temps cette marque des "All Bleus", comme les All Blacks au rugby. C'est surtout l'idée de rester fort, solide et de porter fièrement l'héritage des anciens. Les jeunes qui arrivent en équipe de France ne veulent surtout pas revenir à la case départ. Personne n'a envie d'être celui qui va faire perdre le handball français.

L'usine à champions crache chaque année deux à trois joueurs de 20 ansPhilippe BANA

LCI : D'un œil de spectateur, on a l'impression au regard des résultats des équipes de France sur les deux dernières décennies, aussi bien chez les filles que chez les garçons, que la machine tricolore fonctionne toute seule. Quelle est la recette du succès ? 

Philippe BANA : L'équipe de France est la locomotive de notre sport. On a une usine à champions, paritaire, qui crache chaque année deux à trois éléments de 20 ans, déjà opérationnels pour le maillot bleu. Il y a cette volonté d'avoir trois niveaux à l'intérieur des équipes de France : des tauliers présents depuis 10-15 ans, des joueurs plus affirmés mais encore juniors, et puis des jeunes qui ne veulent pas faire retomber le truc et qui apprennent au contact des anciens, de leurs aînés. Les noms (Richardson, Gaudin, Anquetil) sont les mêmes, seuls les prénoms (Melvyn, Noah, Arthur) ont changé. Il y a aussi un formidable encadrement technique, sportif médical et humain. L'ensemble forme une même et grande famille. 


LCI : Depuis 1995 et le premier sacre des "Barjots", les équipes de France de handball ont remporté 14 titres (11 chez les hommes, 3 chez les femmes, dont l'Euro à domicile en décembre dernier). Comment construit-on une usine à champions ?

Philippe BANA : Tout démarre à 14 ans. On détecte les jeunes pousses dans leurs clubs pour les inter-comités. À partir de là, on part sur un tunnel qui va durer une petite dizaine d'années. À 15 ans, on les sélectionne pour les inter-ligues, un grand championnat de France qui rassemble 800 personnes. De la 3e et jusqu'à la fin du lycée, ils rejoignent un pôle Espoirs, situé à 100-150 km de chez eux. À 18 ans, s'ils sont bons, ils font déjà partie des équipes de France cadets, qui permettent de passer 60 jours par an dans le monde à apprendre le maillot bleu et à jouer les meilleurs. Derrière, ils sont connectés par la Fédération au centre de formation des clubs professionnels. Entre 18 et 22 ans, ils assurent la relève. C'est, dans les clubs, que les joueurs et joueuses vont finir de se former individuellement, au contact des pros. Entre-temps, ils continuent de jouer pour les équipes de France juniors et peuvent passer professionnels dès l'âge de 20 ans dans les grands clubs français. Celles et ceux qui sont les plus méritants de tous finiront avec le maillot bleu, blanc et rouge des seniors. Celui qui a le plus de prix. 

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ARCHIVE - À la rencontre de l'équipe de France de handball féminin

LCI : Tout le monde oeuvre pour l'objectif commun que sont les équipes de France...

Philippe BANA : ll faut bien comprendre que, dans notre sport, il n'y a pas le monde professionnel d'un côté et le monde fédéral de l'autre. C'est une seule et même famille. La machine doit cracher à la fois des handballeurs pros et des handballeurs tricolores de haut niveau. Elle a le devoir de fabriquer cette fameuse "âme bleue". On partage les responsabilités, on partage la formation, etc. Cette idée familiale fait marcher le handball français.

Les joueurs sont toujours tournés vers l'avenir, jamais vers le passéPhilippe BANA

LCI : Les méthodes ayant fait le succès du hand sont-elles transposables à d'autres sports ?

Philippe BANA : Le développement des équipes, la nécessité d'avoir un encadrement fort et solide, la capacité d'avoir une véritable vision humaine et à fabriquer de vraies usines solides de formation de sportifs, le fait de travailler bien le sport professionnel pour envoyer les athlètes s'aguerrir là où se joue le sport d'élite et la parité sont évidemment exportables.


LCI : Justement, depuis 20 ans, vous poussez aussi une politique qui ne fait pas de distinguo entre les deux sexes. Les Bleues sont au même niveau que leurs homologues masculins...

Philippe BANA : C'est parti du constat que notre sport était purement masculin dans les années 90. On s'est dit : "Ce n'est pas possible, on doit parler aux filles !". C'était une sorte d'obsession. On a eu la chance d'avoir la magnifique génération de Valérie Nicolas qui, un soir de 1999, a réuni 12 millions de téléspectateurs devant une finale de championnat du monde (perdue 24-25 face à la Norvège, ndlr). Le handball féminin est né de là, avec un vrai projet de féminisation de la discipline, porté par les acteurs du sport. La Fédération a compris que si elle voulait augmenter son nombre de licenciés, il fallait attirer les femmes. Il y a aussi eu, à un moment très particulier, le courage de dire : "Ce sera la parité entre les filles et les garçons". Depuis, on est resté sur cette idée de départ. L'avantage, c'est que les filles ont remboursé tellement vite par les résultats que c'est devenu quelque chose de naturel. Il n'y avait pas de nécessité de revenir en arrière.

LCI : Vous êtes une sorte de "gardien du temple". Celui qui fait perdurer le système... 

Philippe BANA : On a eu la chance que la Fédération française de handball nous donne carte blanche à la fin des années 90. Ça a bien fonctionné. La mayonnaise a pris, les résultats sont venus, les licenciés ont augmenté. Plutôt que de m'en aller comme on peut faire souvent quand on réussit dans un endroit, j'ai essayé de bonifier le travail qu'on avait réalisé. Dans le livre, je dis que je suis le "concierge" des équipes de France. Dans le sport de haut niveau, vous pouvez mourir de plein de manières, des coachs qui perdent leur sang-froid, des joueurs qui cèdent au fric... La NBA est peut-être d'ailleurs en train de tuer un peu l'équipe de France de basket masculin. Il faut faire très attention. C'est une construction fragile. C'est comme un château de sable que vous construisez tous les jours et que la vague vient retaper systématiquement. En ce sens, l'étrange rapport que l'on a au temps est plutôt curieux. Les équipes de France de handball sont toujours tournées vers l'avenir, jamais vers le passé. On est dans un tunnel depuis 20 ans et on perd régulièrement la mémoire de ce qu'on l'a fait pour ne penser qu'au lendemain.

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