Pourquoi tant de jeunes morts dans le rugby, et est-ce une fatalité ?

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SÉRIE NOIRE - Un étudiant de 23 ans est décédé dimanche à l'hôpital de Dijon des suites d'un choc subi fin novembre au cours d'un match de rugby amateur. C'est le quatrième décès d’un jeune joueur sur les terrains de rugby français en moins de huit mois...

Au mois de mai 2018, Adrien Descrulhes, 17 ans, retrouvé mort dans son lit au lendemain d’un match amateur. En août, Louis Fajfrowski, 21 ans, ailier professionnel d’Aurillac (Cantal) ayant succombé dans les vestiaires de son stade. En décembre, Nicolas Chauvin, 18 ans, mort à l’hôpital trois jours après un match de son équipe du Stade français, catégorie Espoirs, contre Bordeaux-Bègles. Et le dernier en date, Nathan Soyeux, 23 ans, décédé dimanche des suites d'un choc subi fin novembre au cours d'un match amateur. Ces quatre jeunes gens sont tous morts, en moins de huit mois, en jouant au rugby, à des niveaux différents, chaque fois à la suite d’un plaquage. C'est tout sauf une coïncidence.

Comment l’expliquer ?

Sport de combat par essence, le rugby a toujours invité ses pratiquants à gentiment se rentrer dans le lard, ce qui a, de tout temps, fait craindre des incidents. L’Agenais Michel Pradié, à titre d’exemple, est mort à 18 ans des suites d’un plaquage en... 1930. La vague actuelle de décès trouve toutefois forcément son origine dans des évolutions récentes. La première cause avancée par les spécialistes concerne les gabarits. En effet, ces 30 dernières années, le profil type du rugbyman a pris de la taille, 4 cm, et du poids, 13 kg, en moyenne, passant d’1,84 m pour 91 kg à 1,88 m pour 104 kg.

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"C’est essentiellement leur musculature qui a augmenté, notait pour TF1 le neurochirurgien Jean Chazal à la mi-août. En revanche, l’enveloppe crânienne et le cerveau sont restés les mêmes. Ils sont donc plus exposés, du fait de la puissance de cette musculature, à des chocs bien plus violents. Ça va plus vite et plus fort." Et ça fait beaucoup plus mal. 

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Rugby : un sport de plus en plus violent ?

La seconde cause se conjugue à la première. Il s’agit de l’évolution du jeu vers une approche plus défensive qu'offensive, privilégiant ainsi les collisions à l’évitement, surtout dans l’hémisphère Nord. Le rugueux Top 14 (le Championnat de France) en est devenu la plus parlante illustration. "Le souci actuel, c'est que les gamins s'identifient au Top 14 et à la Pro D2. Ils font la même chose : ils vont au défi. Ils voient un mec ‘péter’ dans un autre plein fer (aller au contact, ndlr) et ils ne vont pas faire la passe", déplorait en effet, en septembre 2018, auprès de l’AFP, le responsable de l’école de rugby de Gennevilliers.

Comment y mettre fin ?

Il y a une trentaine d’années, la plupart des décès dans le rugby étaient essentiellement liés aux mêlées fermées, ce qu’un changement de réglementation a largement atténué avec le temps. Les instances françaises et internationales se penchent donc actuellement sur les plaquages, réfléchissant à "baisser la ligne au-dessus de laquelle il est interdit de plaquer", qui se situe, pour l’instant, au niveau des épaules. En septembre dernier, la Fédération française de rugby (FFR) a même lancé le programme national "RUGBY #BIENJOUÉ", établissant 14 mesures pour sécuriser la pratique de ce sport (et freiner l'inquiétante baisse du nombre de licenciés). Mais selon l’entraîneur des Espoirs d’une équipe de Top 14 (tenant à conserver l’anonymat), que LCI a sollicité ce mardi, il en faudra plus, cette fois, pour changer la donne.

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"Le problème est plus profond que celui des plaquages ou de l’intensité des matchs, affirme-t-il. C’est la formation et le jeu qu’on essaie de mettre en pratique avec les jeunes qui sont en cause. On est très conditionnés par ce qui se passe au haut niveau, où il y a des contraintes économiques qui font que les ambitions dans le jeu sont réduites, et qu'il y a beaucoup trop de chocs. Les jeunes ne sont pas les seuls à imiter ce qu’on voit en Top 14, les encadrements le font aussi. Alors qu’on devrait proposer quelque chose de plus aéré, chercher des espaces libres..."

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Pour revenir à ce jeu d’évitement, qui faisait la renommée mondiale de l'école française au tournant des années 1990, le technicien propose, conscient que les clubs ne voudront pas tous investir dans la formation, que la Fédération modifie la réglementation des compétitions de jeunes, en supprimant les relégations en division inférieure. "Ainsi, on pourrait mettre l’accent sur la réflexion autour du jeu et le développement du joueur, argue-t-il. Parce qu’aujourd’hui, même chez les très jeunes, on ne parle plus que de victoires ou de défaites, la formation passe au second plan ! Les enfants n’ont pas de retour sur le jeu qui a été produit." Le conditionnement évoqué plus haut. Celui qui consiste à jouer en ayant peur de perdre.

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Il ajoute : "Les pros, à la limite, on s’en fiche, ils sont adultes, ils peuvent subir la réalité économique qui fait qu’il faut absolument gagner. Mais on ne gère pas des jeunes de cette manière, non seulement c’est contre-productif, mais ça finit par devenir dangereux, comme on le voit actuellement. Or, proposer un jeu ambitieux, ça prend du temps. Et si on vient de perdre trois matchs, et qu’on se demande d’abord comment ne pas descendre, on n’en a plus, du temps. C’est le sens de ma réflexion. Ce qui est sûr, c’est qu’on n’a rien à perdre à essayer." À bon entendeur.

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