Aucun contrôle antidopage positif depuis sept ans : le Tour de France est-il devenu "propre" ?

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CYCLISME – Le 17 juillet dernier était une date anniversaire : cela faisait sept ans jour pour jour qu’un coureur n’avait plus été contrôlé positif sur les routes du Tour de France. Ce n’est pas arrivé, non plus, durant la semaine qui a suivi. Faut-il en déduire que le dopage a disparu ?

Jeudi matin, au départ de la 18e étape du Tour de France 2019, la première dans les Alpes, les contrôleurs antidopage de l’Union cycliste internationale (UCI) ont eu pas mal de boulot. À 6h30, soit une heure avant le petit-déjeuner, Kasper Asgreen, Dries Devenyns, Enric Mas et le maillot jaune Julian Alaphilippe ont été contrôlés. Ce fut aussi le cas d’Egan Bernal et Geraint Thomas, alors 2e et 3e du classement général, et personne n’a rien trouvé à y redire. Ou presque. 

"Ce n'était pas le premier contrôle depuis le départ... Les coureurs ont dormi une heure de moins que prévu, alors que chaque minute de sommeil compte", a réagi Geert Van Bondt, directeur sportif de l'équipe Quick-Step. "Mais ce qui s'est passé dans le bus de Jumbo-Visma me paraît carrément invraisemblable." Invraisemblable, parce que moins conventionnel.

Ce qu’il s’est passé ? Un autre contrôle antidopage, subi en l’occurrence par Steven Kruijswijk, 4e au général, et ses deux principaux soutiens en montagne, George Bennett et Laurens De Plus, à un horaire pour le moins inhabituel : à quarante minutes du départ de l’étape. "C'est quand même très discutable, alors qu'on essaye de se concentrer. A ce moment-là vous êtes déjà en pensées dans la montagne, et vous ne songez pas du tout aux contrôles, qui n'en sont pas moins nécessaires. J'ai dû ensuite passer mon équipement en quatrième vitesse. Je suis résolument pour les contrôles, mais avec un minimum de doigté", a pesté, après coup, Laurens De Plus.

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Si les contrôleurs de l’UCI cherchent à ce point, c’est parce qu’ils ne trouvent pas : à l’exception de Luca Paolini, contrôlé positif à la cocaïne en 2015, mais pour un "usage récréatif", le dernier coureur à avoir été rattrapé par la patrouille antidopage sur les routes du Tour est Fränk Schleck, en raison de traces de furosémide détectées dans son organisme. C’était le 17 juillet 2012. Il y a donc sept ans aujourd’hui. Une éternité à l’échelle d’un sport régulièrement éclaboussé par ces scandales, avec notamment l’affaire Festina puis les titres retirés à Lance Armstrong.

L’idée d’un Tour devenu "propre" circule ainsi, dans l’euphorie d’une édition 2019 où les Français brillent, enfin, de mille feux. Mais le doute reste permis. En témoigne notre conversation, ce vendredi,  avec le médecin du sport Jean-Pierre de Mondenard, ayant officié sur trois Tours de France et auteur de cinq ouvrages sur le dopage.

Un contrôle négatif n’a jamais signifié qu’un coureur était propre- Jean-Pierre de Mondenard

Comment expliquer qu’il n’y ait plus eu un seul contrôle positif sur les routes du Tour de France depuis sept ans ? 

C’était déjà le cas il y a plusieurs décennies. Parce que le jeu des sportifs n’est pas de respecter la règle, c’est de la contourner. Donc ils font tout pour ne pas s’exposer aux contrôles positifs durant le Tour. En dehors de cette période, ils disparaissent de l’actualité pendant plusieurs semaines, ils font des stages pour s’entraîner en altitude. Pour que les contrôles soient efficaces, il faudrait plutôt les effectuer à ce moment-là. Donc comme ils ne veulent pas être épinglés pendant le Tour, ils font des cures, prennent des mini-doses qui ne se voient pas, ou des produits dopants qui ne sont pas interdits dans certaines proportions. Ils s’organisent pour que les contrôles soient négatifs. De toute façon, et de tout temps, un contrôle négatif n’a jamais signifié qu’un coureur était propre.

Il y a sept ans, il y avait tout de même des contrôles positifs, aujourd’hui plus du tout...

Il n’y en avait pas tant que ça, un ou deux par an, et la plupart du temps, ils venaient d’enquêtes de police. L’affaire Festina en 1998, ou l’affaire Puerto, qui a abouti à l’exclusion de quatre favoris pour le podium du Tour de France en 2006, ne sont pas venues de contrôles antidopage. D’ailleurs, aucune des personnes impliquées dans ces affaires n’avait été contrôlée positif avant. Le contrôle sert juste à faire croire au bon peuple qu’on lutte contre le dopage, mais au final ça n’arrange personne d’attraper quelqu’un. Alors là, tout le monde est content. Surtout le patron du Tour.

On parle donc de nouvelles techniques de triche ?

Probablement que les équipes sont mieux organisées, oui. Les expériences malheureuses de Festina et de Puerto ont professionnalisé les dopeurs. C’est-à-dire qu’ils sont de plus en plus performants, et c’est le seul effet réel de ces affaires. Je ne suis donc pas du tout surpris que tous les contrôles soient négatifs. Ça ne veut pas dire que les coureurs sont plus sains qu’avant, mais qu’ils savent encore mieux contourner les règles.

La triche est dans toute la nature humaine- Jean-Pierre de Mondenard

Est-il naïf selon vous de considérer que certains des coureurs du top 6 actuel du Tour de France soient "propres" ?

On ne peut pas dire qu’un de ces six coureurs triche, parce que là vous vous retrouvez devant une chambre de tribunal. En revanche, ce que je peux vous dire, c’est que 100% du peloton est médicalisé. Je n’utilise pas ce terme pour me défausser, parce qu’il y a là-dedans des substances équivalentes à des dopants, mais qui ne sont pas recherchées par les contrôleurs, ou qui ne sont pas interdites, ou qui sont indétectables. Tout le monde joue ce jeu d’hypocrite.

Antoine Vayer, ancien entraîneur de l’équipe Festina, écrit dans Le Monde que le récent coup de pompe d’Alaphilippe et la moins grande maîtrise des Ineos dessinent pour la première fois quelque chose comme un "Tour de France à vitesse réelle" en 3e semaine, qu’en pensez-vous ?

Je constate quand même que l’équipe Ineos est diminuée. Bernal (nouveau maillot jaune à l'issue de la 19e étape, ndlr) s’est cassé une clavicule juste avant le Tour d’Italie, donc il a peu couru avant ce Tour de France. Thomas, lui, a chuté plusieurs fois. L’année dernière, avant de gagner le Tour de France, il avait remporté Paris-Nice et le Championnat de Grande-Bretagne de contre-la-montre. Il était correctement préparé. Alors que là, il n’a presque pas couru... Jamais il n’aurait dû être battu par Alaphilippe dans le contre-la-montre. Ça montre qu’il est moins costaud. En plus, ils ont un coureur de moins, ce qui a un impact sur toute cette équipe, parce que chacun y a un rôle très précis. Et puis ils ne se sont même pas mis d’accord pour choisir leur leader entre Thomas et Bernal. Hier (jeudi) dans les Alpes, ils ont commis de grossières erreurs stratégiques. Ce n’est plus l’équipe de l’année dernière, et ça s’explique de façon très rationnelle. Un problème d’egos les rend moins forts. Maintenant, ont-ils été proches de se faire démasquer sur une affaire de dopage, et donc obligés de lever le pied ? Tout est possible.

Et Alaphilippe qui tire la langue dans les dernières étapes ?

C’est son style ! Il démarre fort et il accuse le coup. Aux Championnats du monde l’année dernière, en Autriche, Pinot avait dû faire le coéquipier d’Alaphilippe pour le ramener à la fin, alors que c’était lui le plus fort des Français. Ils ont perdu comme ça, alors que Pinot a remporté le Tour de Lombardie quelques semaines plus tard.

Comment expliquer que plus personne ne parle de dopage durant ce Tour 2019 ? 

Alaphilippe a été suspecté, et d’ailleurs sa réaction, de dire qu’il ne voulait pas en parler, m’a un peu dérangé. Alors que la réponse de quelqu’un qui est clean, c’est : "Je passe des contrôles tous les jours, j’ai un passeport biologique, alors dites-moi, vous journalistes, ce que je peux faire de plus pour démontrer que je suis clean. Si vous me le dites, je le fais." Après, le dopage a tellement mauvaise presse… Vous pouvez parler d’histoires de coucheries, ça dérangera moins de monde, mais pas de ça. C’est une tache dans le vélo. Les spectateurs n’aiment pas ça. Les coureurs ont la consigne de ne pas en parler... Alors qu'un compétiteur, pour se valoriser dans un environnement, fera toujours tout pour être le plus performant possible. Et même au-delà du sport, la triche est dans toute la nature humaine.

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