XV de France : pourquoi le rugby français ne veut pas d'un sélectionneur étranger à la tête des Bleus

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DÉCRYPTAGE - Au terme du référendum engagé par la Fédération française, les clubs français se sont prononcés à 59 % contre la désignation d'un technicien étranger à la tête du XV de France, comme le proposait Bernard Laporte. LCI a cherché à comprendre les raisons de cette opposition massive.

Le monde de l'ovalie hexagonale a parlé. Après trois jours de consultation auprès des quelques 1800 clubs amateurs, affiliés à la Fédération française de rugby (FFR), les résultats du référendum sur la nomination d'un sélectionneur étranger à la tête du XV de France masculin sont tombés ce vendredi 12 avril. Ils sont sans appel : sur 51% des clubs à avoir voté, 59% ne veulent pas d'un technicien étranger pour succéder au Gersois Jacques Brunel après le Mondial du 20 septembre au 2 novembre au Japon. 

Ce "non" signe la fin des pourparlers avec les différents sélectionneurs étrangers que Bernard Laporte avait déjà sondé en amont du vote électronique. "Ce n'est pas 51%, c'est presque 60%. Il faut en tenir compte, ce n'est pas rien", appuie auprès de LCI Richard Dourthe, ancien centre des Bleus, 31 sélections entre 1995 et 2001. Au point même d'oser une petite comparaison avec le Brexit. "C'est un peu comme pour le Brexit avec Theresa May. Elle a promis un référendum et elle a tenu sa promesse. Là, Bernard (Laporte) l'a promis et a dit qu'il allait suivre l'avis des clubs", rappelle-t-il. "Maintenant, il doit s'y conformer." 

Pour la faire courte, ni les Néo-Zélandais Warren Gatland, Joe Schmidt ou Steve Hansen ne viendront à Marcoussis au chevet d'une équipe de France patraque et embourbée depuis plusieurs années dans une série de mauvais résultats. Pas plus que Vern Cotter. Le président de la Fédération française de rugby va désormais devoir se résigner à puiser dans le vivier national et piocher parmi Fabien Galthié, évidemment, et des entraîneurs liés contractuellement à un club du Top 14, on pense à Franck Azéma (Clermont), Pierre Mignoni (Lyon) ou encore au duo Laurent Travers et Laurent Labit (Racing 92). 

Il ne faut pas y voir un nationalisme exacerbé"- Olivier MAGNE, ancien troisième ligne du XV de France

Mais alors que le XV de la Rose a franchi le pas depuis 2015, que l'Irlande a confié sa destinée à un coach venu des Antipodes depuis six ans, d'où vient cette opposition unanime à l'idée de nommer un technicien étranger à la tête du XV de France ? "Il ne faut pas y voir un nationalisme exacerbé", défend Olivier Magne, l'ancien 3e ligne international (90 sélections entre 1997 et 2007). "La nationalité en elle-même n'est pas trop le problème, c'est surtout le fait de penser qu'on n'a pas les compétences pour entraîner. On les a. Il faut arrêter de croire que l'herbe est plus verte ailleurs", martèle l'ancien sélectionneur des U20 tricolores. 

"Le rugby amateur juge qu'il y a assez de compétences chez les entraîneurs français pour remettre dans le droit chemin l'équipe de France.", affirme Richard Dourthe. "Il y a peut-être un conservatisme mais il est légitime. Ce n'est pas en allant voir ailleurs que ça ira mieux. Quand on regarde les quatre premiers du Top 14 (Toulouse, Clermont, Lyon et le Racing, ndlr), les entraîneurs en place sont tous français."

Pour Pierre Villepreux, ancien arrière (1967-1972) et sélectionneur (1995-1999) du XV de France, le rugby tricolore n'a pas de raison objective de reproduire ce qui se fait ailleurs. Et encore moins d'imiter le modèle anglais, qui a donc installé l'Australien Eddie Jones à la tête du XV de la Rose, ou irlandais, qui a fait appel en 2013 au Néo-Zélandais Joe Schmidt, l'option numéro un de Laporte, pour diriger le XV du Trèfle.

Les entraîneurs français ne sont pas plus cons que les autres- Pierre VILLEPREUX, ancien joueur et sélectionneur du XV de France

"Ce serait un discrédit de la formation française. Certains pays ont besoin de compétences et d'expérience, y compris au détriment d'une certaine culture, parce qu'ils manquent d'une méthodologie. Nous, on a toutes les ressources intellectuelles et scientifiques en nombre de licenciés pour assurer la pérennité du jeu français. Les entraîneurs français de haut niveau ne sont pas plus cons que les autres", assure-t-il à LCI. 

"On n'est pas plus idiots", abonde Olivier Magne. "Solliciter un entraîneur étranger signifierait qu'on n'est pas capable d'assumer notre passé et ça nous renverrait à des nations mineures et émergentes qui ont besoin d'entraîneurs étrangers pour développer leur rugby, ce qui n'est pas le cas chez nous, en France. On est tout à fait à même de subvenir à ce besoin. Que le sélectionneur soit français, c'est une évidence." 

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Tous s'accordent d'ailleurs à dire que la présence d'un technicien étranger peut être compliqué à gérer en termes de logistique. Au niveau de la langue d'abord, culturellement ensuite. "Le message risque d'être brouillé", juge Pierre Villepreux, qui a travaillé avec Word Rugby, l'instance qui dirige et régit le rugby international. "On n'est pas toujours sûr que les consignes soient comprises et les cultures nationales sont très différentes. Il faut s'adapter. Ce qui marche en France ne fonctionne pas toujours ailleurs. Il y a toute une dimension culturelle qui rentre en jeu." "Ça fait partie culturellement d'une approche qui ne faut pas mettre de côté", embraye Olivier Magne. "Un entraîneur français saisit toutes les problématiques liées à l'équipe nationale et à l'ensemble du rugby français. Le fait d'avoir une approche de ce que l'on connaît permet de mieux faire passer son message. Encore faut-il que l'ensemble du système soit fait de manière à ce que l'équipe nationale puisse évoluer dans les meilleures conditions", ajoute-t-il.

Les jeux étant désormais faits et excluant les candidats venus d'ailleurs, qui va se risquer à répondre favorablement à Bernard Laporte ? Car il y a urgence puisque le futur sélectionneur doit être nommé avant le Mondial, comme promis par le patron du rugby fédéral, et que le coup d'envoi du premier match sera donné quoiqu'il arrive le 20 septembre à Tokyo. "Il est quand même grand temps de se rendre compte que le réservoir au niveau des entraîneurs français est important", clame Richard Dourthe. "Il y en a de très bons qui peuvent réussir au niveau des équipes nationales." Reste à trouver l'heureux élu.

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