Agression sexuelle, infidélité, accident... Comment le cerveau arrive-t-il à effacer un événement traumatisant de la mémoire ?

Agression sexuelle, infidélité, accident... Comment le cerveau arrive-t-il à effacer un événement traumatisant de la mémoire ?
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RESET - De nombreuses victimes d'un événement traumatisant, à l'instar de Flavie Flament qui a confié avoir inconsciemment enfoui pendant des années son viol à l'adolescence par David Hamilton, oublient totalement ce qu'il s'est passé. Nous avons demandé à Robert Jaffard, membre du Conseil scientifique de l'Observatoire B2V des mémoires et neurobiologiste, comment cela pouvait se produire.

L'oubli. Le vide. Le noir. Flavie Flament est l'une de ces personnes en ayant fait l'expérience. Violée alors qu'elle n'avait que 13 ans par le photographe David Hamilton, l'animatrice a occulté cet événement pendant vingt ans. Vingt ans durant, elle ne s'est souvenue de rien. C'est finalement un cliché du photographe, sur lequel elle tombera par hasard, qui fera tout resurgir. En 2016, elle écrira sa libération, un livre intitulé "Consolation", plus tard adapté à la télévision.


En 2014, une enquête du collectif Stop au déni réalisée auprès de 1.214 victimes de violences sexuelles révélait que 37% de celles qui étaient mineures au moment des faits affirmaient avoir vécu une amnésie traumatique jusqu'à, parfois, l'âge de 40 ans. Mais si ces trous noirs sont courants dans ces situations, ils peuvent aussi se produire pour d'autres souvenirs évoquant la peur, la tristesse, la honte ou encore la culpabilité. Ainsi, une infidélité au sein d'un couple ou un accident de voiture peuvent disparaître de la mémoire. Comment, alors, se produit ce phénomène ? Comment est-il possible d'oublier de pareils événements ? De faire table rase ? Nous avons posé la question à Robert Jaffard, membre du Conseil scientifique de l'Observatoire B2V des mémoires et neurobiologiste.

Deux mécanismes d'oubli bien connu

"Les scientifiques ont prouvé de longue date, par des expérimentations en laboratoire, qu'il était possible d'oublier de façon volontaire ou motivée", explique le scientifique. La première expérience consistait à mémoriser, par exemple, une série de mots. Certains suivis de l'injonction "Retenir", d'autres d'"Oublier". Au fur et à mesure, les scientifiques se sont aperçu que les mots présentés comme devant être oubliés étaient réellement moins bien mémorisés que les autres. Un mécanisme décrit par Robert Jaffard : "Normalement, lorsque vous retenez quelque chose, le cerveau opère une répétition mentale qui favorise son encodage. On ne s’en rend pas forcément compte. Lorsque l'on vous demande de ne pas retenir cette chose, ou que vous vous le demandez tout seul, vous allez bloquer ce phénomène de répétition mentale et l'événement en question va avoir plus de mal à passer dans la mémoire à long terme."


La deuxième technique testée en laboratoire ne travaille cette fois pas sur l'encodage, mais sur le rappel. "Vous apprenez par exemple à associer deux mots et, ultérieurement, on vous présente le premier mot et on vous dit soit de penser au second, soit de ne pas y penser", détaille le neurobiologiste. Résultat : les mots auxquels ils ne faut pas penser sont invariablement moins bien retenus que les autres. "Lorsque l'on se rappelle de quelque chose, la mémoire correspondante va être déstabilisée et devenir assez malléable. Cette malléabilité permet de modifier le contenu de la mémoire - c’est quelque chose qui est très connu - ce qui permet de jouer sur cette instabilité, soit pour aider à renforcer le souvenir, soit pour le supprimer." 

"Dans un cas comme celui de Flavie Flament, nous sommes en plein dans le 'penser/pas penser'", assure le membre du Conseil de l'Observatoire B2V des mémoires. La notoriété de son violeur aurait incité le cerveau de la jeune fille à oublier le négatif pour préserver l'image positive qu'il dégage publiquement. Un mécanisme qui peut tout aussi bien s'appliquer à un membre de la famille, à un ami, etc. "Il y a un attachement, une admiration vis-à-vis de la personne coupable qui fait oublier ses actes. Cet attachement n’est pas compatible avec son comportement négatif. Vous pensez à ce qui est agréable et refoulez ce qui ne l'est pas." Il est de la même façon, précise Robert Jaffard, possible d'oublier des choses sur soi-même, dont nous ne sommes pas fiers. "Jusqu’au point où, dans le cas d'un crime, les techniques analysant l’activité cérébrale pour savoir si la personne est coupable risquent de ne pas fonctionner."

Une activité cérébrale propre au processus d'oubli

Mais alors, comment cela se traduit-il dans le cerveau ? Lors d'un processus d'oubli, le cortex préfrontal, la partie avant du cerveau impliquée dans toutes les étapes de la mémorisation (encodage, consolidation, rappel) connaît une activité accrue qu'il est possible de mesurer grâce à des électrodes. En parallèle, cette activité inhibe celle de l'hippocampe, qui, situé sous la surface du cortex, joue un rôle dans le processus de mémorisation, que ce soit lors de la méthode de la répétition mentale ou du rappel. Cette activité cérébrale (augmentation de l'activité du cortex préfrontal et baisse de celle de l'hippocampe) est si caractéristique qu'il est possible, en l'observant, de prédire la performance du test de mémoire à suivre, assure le neurobiologiste.


Dans toutes les situations, l'oubli se fait cependant progressivement. Lors des expériences en laboratoire, les phases de répétition doivent ainsi se succéder pour obtenir une baisse très forte de la mémoire liée à un mot, un événement.

Des scientifiques sont par ailleurs parvenus à effacer la mémoire d'un événement chez l'animal grâce à une simple injection. Ils ont tout d'abord identifié les neurones qui s’activent et s'assemblent pour créer la trace mnésique d’un événement et, par des techniques de génétique moléculaire, les ont rendu vulnérables. "Par exemple, on va faire exprimer à ces neurones des récepteurs à la toxine diphtérique [protéine responsable des principaux symptômes de la diphtérie, ndlr.]. Il suffit ensuite d’injecter cette toxine pour 'bousiller' spécifiquement ces neurones, et la mémoire de cet événement disparaît. C’est une technique hyper sélective", développe le neurobiologiste. Une méthode plus radicale, mais jamais testée chez l'homme. 

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