Cannabis au volant : l’expérience stupéfiante menée par des chercheurs français

Bien-être

DROGUE - Une expérience inédite a été présentée mercredi devant l'Académie nationale de pharmacie par des chercheurs de l'AP-HP. Ceux-ci ont, lors de différentes sessions, fait fumer de l'herbe à des volontaires pour observer les effets de la consommation occasionnelle et chronique de cannabis sur la conduite. Les fumeurs occasionnels se sont révélés plus vulnérables que les fumeurs réguliers.

La drogue leur a été fournie par la police. Non, il ne s'agit pas d'un fait divers mêlant des "flics ripoux", mais d'une expérience scientifique. Pour les besoins d'une étude menée en 2017-2018 par des chercheurs des hôpitaux Raymond Poincaré à Garches (AP-HP) et Sainte-Marguerite à Marseille, trente fumeurs de cannabis, des hommes de 20 à 34 ans, ont été recrutés. Le but : évaluer les effets de la consommation occasionnelle et chronique de cannabis sur la conduite, en se basant sur ce qui se passe lorsque l'on fume vraiment.

"Pour la plupart des études, on utilise des sprays ou des décoctions. Là, on montre réellement ce qui se passe dans la vraie vie, avec du cannabis fumé, ce qui est important du point de vue médical", explique à l'AFP l'un des auteurs, Jean-Claude Alvarez, spécialiste de pharmacologie et toxicologie à l'Inserm. Présentée à Paris mercredi, devant l'Académie nationale de pharmacie, l'étude baptisée Vigicann a été critiquée par des chercheurs américains qui se sont dits choqués par le fait que de vrais joints aient été utilisés. Les auteurs de ces travaux ont répliqué qu'ils n'avaient "initié personne", les sujets étant "tous consommateurs".

Des participants recrutés dans les facs

Le recrutement des volontaires s'est fait dans les facs de médecine et de droit, via des affiches qui y ont été collées. Les participants sélectionnés, tous des hommes, étaient pour moitié des fumeurs occasionnels, et pour autre moitié des fumeurs chroniques. Le cannabis utilisé était de l'herbe "de qualité", selon les chercheurs, qui provenait des saisies policières.

Elle a été mélangée à un gramme de tabac pour obtenir des joints contenant dix et trente milligrammes de THC, le principe actif du cannabis. Afin de pouvoir comparer, certains joints étaient des placebos. Ils contenaient du chanvre sans THC et une quantité minime de vieux cannabis (faiblement dosé), pour reproduire l'odeur d'un vrai joint.

Quinze bouffées avant de passer au volant

L'expérience s'est étalée sur trois sessions de 26 heures, lors desquelles les participants ont fumé des joints selon un protocole précis : une inhalation de deux secondes toutes les quarante secondes pendant dix minutes, soit quinze bouffées. Ils passaient ensuite aux commandes d'un simulateur de conduite qui reproduisait la circulation sur une autoroute, avec des rafales de vent déviant les trajectoires. Le processus s'accompagnait de prises de sang et de tests salivaires.

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Des effets plus marqués chez les fumeurs occasionnels

Comme cela se savait déjà, le cannabis a entraîné chez les fumeurs une augmentation du taux de THC dans le sang, accroissant du même coup le temps de réaction. Ce qu'a révélé l'étude en revanche, c'est que cet effet était davantage marqué dans le groupe des fumeurs occasionnels que dans celui des consommateurs chroniques. L'effet durait aussi plus longtemps : 13 heures pour le premier groupe et 8 heures pour le second.

Pourtant, le taux de THC relevé après cinq minutes, pour une même dose de cannabis fumé, était deux fois plus important chez les fumeurs chroniques. Il est resté détectable dans leur sang plus longtemps. Une différence de réaction qui explique peut-être les différences relevées dans la façon même de fumer : "Les chroniques tirent davantage sur les joints, car cela leur fait moins d'effet et ils ont besoin d'une dose supérieure", indique le professeur Alvarez.

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Le premier volet de l'étude, révélant ces découvertes, a été publié en avril dernier dans la revue Clinical Chemistry. Le second, qui porte sur les tests salivaires utilisés par la police dans les contrôles routiers, doit l'être prochainement.

En France, depuis 2010, environ 500 personnes sont tuées chaque année dans un accident de la route impliquant des stupéfiants (cannabis ou autres).

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