Des gélules de matière fécale contre la dépression, une piste intéressante selon un gastro-entérologue

Bien-être

EXPÉRIENCE - Au Canada, des chercheurs de deux universités mènent parallèlement une étude visant à tester l'efficacité de la transplantation fécale dans le traitement de la dépression et de l'anxiété. Nous avons demandé à Harry Sokol, hépato-gastro-entérologue à l'hôpital Saint-Antoine (AP-HP), si l'ingestion des déjections d'une personne saine pouvait vraiment constituer une piste sérieuse.

Les Canadiens sont-ils tombés sur la tête ? Dans un article, la Canadian Broadcasting Corporation (CBC) rapporte que l'université de Toronto et celle de Calgary sont toutes deux en train de mener des études pour tester l'efficacité de la transplantation fécale dans le traitement de la dépression et de l'anxiété. Quand la première compte pratiquer cette transplantation via une coloscopie, la seconde utilisera des gélules contenant des matières fécales.

"Vous avez plus de récepteurs de sérotonine dans votre système gastro-intestinal que dans votre cerveau", explique au média canadien Valerie Taylor, professeur et directrice au département de psychiatrie de l'Université de Calgary. "Nous avons supposé qu'il s'agissait de maladies du cerveau parce que c'est là que nous pensons que l'émotion est régulée, mais c'est peut-être beaucoup plus compliqué que cela." Mais vouloir soigner la dépression avec la matière fécale d'une personne saine est-il vraiment plausible ? Harry Sokol, hépato-gastro-entérologue à l'hôpital Saint-Antoine (AP-HP) que nous avions déjà interviewé à l'occasion d'un article sur la transplantation fécale, nous répond.

Le poids variable du microbiote

Les deux études canadiennes sont parties d'expérimentations menées sur des souris. Les chercheurs ont observé que l'administration des déjections d'un humain déprimé à des rongeurs entraînait l'apparition des symptômes de cette dépression chez les animaux. La même chose se vérifiait avec l'anxiété et l'autisme. L'idée est donc de vérifier si, en sens inverse, la dépression et l'anxiété peuvent être traitées grâce à la matière fécale d'une personne non touchée par ces affections.

"Ce dont il faut avoir conscience et qui est très important, c'est que le microbiote est probablement impliqué dans beaucoup de maladies, mais que son rôle n'a de toute évidence pas toujours le même poids", explique Harry Sokol. L'infection à clostridium difficile, soit la seule indication médicale actuelle à la transplantation fécale, est par exemple une maladie dans laquelle le microbiote est quasiment le seul responsable. La transplantation fécale a alors un taux d'efficacité de 95 à 100% dans son traitement. Les premiers essais pour traiter la rectocolite hémorragique, maladie dans laquelle le microbiote est aussi impliqué, ne montrent en revanche qu'une efficacité de 20 à 30%. "Si le microbiote peut s'avérer être un acteur important dans une maladie, il n'est visiblement pas toujours le seul. Moins le microbiote va peser dans une maladie, moins il y a de chances que la transplantation fécale induise des effets spectaculaires", explique l'hépato-gastro-entérologue.

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Des résultats attendus, qu'ils soient positifs ou négatifs

Seuls les résultats des deux études canadiennes permettront finalement d'obtenir une première idée de l'implication réelle du microbiote dans la dépression et l'anxiété. "Mais, que l'effet de la transplantation fécale soit probant ou non, les conclusions des travaux seront quoi qu'il en soit intéressants, estime Harry Sokol. Si l'on voit que quelque chose se passe, on saura qu'il est peut-être profitable d'aller creuser plus profondément le rôle du microbiote comme traitement potentiel de ces maladies. Si au contraire on ne voit aucun effet, voire une aggravation, ce sera là aussi important dans la mesure où l'on saura que ce n'est peut-être pas la bonne piste."

L'utilisation de deux techniques de transplantation, par coloscopie ou gélules à ingérer, pourrait également faire progresser les recherches dans le domaine puisqu'aucune étude n'a encore jamais comparé l'efficacité de ces deux voies d'administration. "Le microbiote n'est pas du tout le même dans la partie supérieure de l'intestin et dans le côlon. Il est tout à fait possible qu'il soit plus logique de l'administrer par le bas pour une maladie qui découle purement du côlon, et par le haut pour une maladie qui dépend plus de l'intestin grêle. La vérité, c'est nous n'en savons pour l'instant rien."

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Des centaines d'études sur la transplantation fécale actuellement en cours dans le monde

Si la transplantation fécale est loin d'être une technique récente, des traces d’utilisation de ce type de procédé ayant été observées dans la médecine chinoise du IVe siècle, elle est néanmoins de plus en plus étudiée. Deux consensus internationaux ont ainsi récemment eu lieu sur le sujet, tandis que des centaines de travaux sont actuellement menés dans le monde, portant sur différentes applications. L'efficacité de la transplantation fécale pour le traitement d'autres maladies neurologiques que la dépression et l'anxiété, comme la sclérose en plaques ou l’autisme, est par exemple en train d'être étudiée. "Il y a un certain nombre d'indications qui sont en train d'émerger et pour lesquelles nous avons des signaux prometteurs", rapporte l'hépato-gastro-entérologue. Dans le cas de la rectocolite hémorragique, quatre études montrent notamment "un effet plutôt positif", "même si cela reste partiel et que la transplantation fécale ne suffira pas à soigner les gens", tempère-t-il. Pour lui, les indications à la transplantation fécale devraient être plus claires d'ici cinq ans.

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