Jusqu'à 30% des futurs papas seraient touchés : la couvade et ses symptômes de grossesse, un phénomène encore tabou

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ELLE EST ENCEINTE... LUI AUSSI - Prise de poids, nausées, sautes d'humeur... Lors d'une grossesse, un à trois futurs papas sur dix expérimentent les mêmes symptômes que leur compagne. Une musicothérapeute, auteure d'un livre sur le phénomène, et une psychologue clinicienne nous en disent plus sur ce qui est communément appelé "la couvade".

"Pendant les trois grossesses de ma conjointe, j’ai un peu grossi. Je prenais environ deux kilos et les perdais ensuite à chaque fois", nous raconte Jean. Ce trentenaire a expérimenté ce qui est communément appelé la couvade. Il s'agit en fait d'une phase lors de laquelle le futur papa fait l'expérience des mêmes symptômes que sa compagne, enceinte. Ceux-ci, qui peuvent aller de la prise de poids, signe le plus courant, aux nausées, se manifestent en général au début du troisième mois de grossesse, avant de régresser durant le second trimestre et de réapparaître au troisième.

Si Jean préfère rire et parler librement de ce qui est aussi appelé "grossesse nerveuse de l'homme", ce n'est pas le cas de tous les pères. Et cela se voit sur les forums. À chaque fois que le sujet est abordé, cela est fait par les femmes. Avec humour, et parfois une pointe d’inquiétude, elles décrivent les symptômes, normalement typiques d'une grossesse, que peuvent ressentir leur compagnon. "Prise de poids (de ventre surtout), humeur variable, envies... Non non, je ne parle pas de moi, mais de mon mari !", décrit ainsi une internaute. Et une autre de répliquer : "Bienvenue au club. Si je n'ai de mon côté eu aucun désagrément depuis le début de la grossesse, mon mari les a tous : plus 6 kg en 6 mois (moi, j'en suis à 4,5), nausées, reflux gastriques, jambes lourdes, maux de tête, vertiges, maux de ventre, de dos, hormones qui font le yoyo !"

Interviewée par LCI, Roberte Laporal, musicothérapeute et auteure du livre "La couvade ou le père bouleversé", paru aux éditions Érès, affirme qu'il s'agit effectivement d'une situation "dont les hommes n’aiment pas vraiment parler". "Nous ne sommes pas encore dans une société où il est possible de parler librement de ce temps-là. Et cela pose souci." Car pour elle comme pour Hélène Barbarit-Thomas, psychologue clinicienne et neuropsychologue également contactée par nos soins, le temps de la grossesse est chez les hommes un moment crucial souvent mal, ou pas accompagné. Nous leur avons demandé de nous en dire plus sur ce phénomène encore tabou qui touche 10 à 30% des futurs pères.

Du rituel à l'expérience taboue

Si la couvade est aujourd'hui décrite comme une série de symptômes ressentis par l'homme lors de la grossesse de sa compagne, il s'agissait auparavant, dans de nombreuses régions du monde, d'un rituel. Décrite pour la première fois par l'anthropologue britannique Edward Burnett Tylor en 1865, elle est retrouvée dans de nombreuses cultures : aux Antilles, en Amazonie, au Mexique, en Afrique ou encore en Amérique du Sud, notamment au Brésil. "Il existe également des descriptions anciennes détaillées dans des régions du sud de la France !", souligne Hélène Barbarit-Thomas.

Malgré la diversité des régions géographiques et des cultures où ce rituel était pratiqué, il semble que celui-ci reposait dans l'ensemble sur le même principe : éloigner le futur papa du monde des hommes. "Quand j’ai commencé à travailler sur ce thème, j’avais l’impression de relire chaque fois la même chose", indique Roberte Laporte. "Je relisais en fait bien la même chose, mais concernant différentes cultures." Dans ces sociétés, dites primitives, les futurs pères étaient dispensés des tâches pénibles qui incombaient habituellement à leur gent, devaient s'abstenir de fournir de gros efforts et n'avaient plus de droit de toucher aux couteaux, de porter une arme... La musicothérapeute parle de "prescription du féminin" et de "proscription du masculin".

La couvade, au carrefour de bouleversements psychiques et physiques

Derrière sa portée symbolique, la couvade possédait, et possède encore aujourd'hui, plusieurs utilités : celle d'accompagner la mère dans la période prénatale, mais aussi de préparer l'homme à son futur rôle de père. Pour lui en effet, ce moment est généralement source de conflits intérieurs, explique Roberte Laporal. Et ce tout d'abord en raison des changements hormonaux, qui interviennent quasiment chez tous les futurs papas, avec notamment une baisse de la testostérone et du cortisol (une hormone de stress) lors du premier et du dernier trimestre de grossesse. "Cette chute d'hormones vient en quelque sorte dire à l'homme de trouver la paix pour être parent."

De l'autre côté, l’arrivée du bébé provoque au niveau psychique, pour les spécialistes de la période périnatale, les mêmes perturbations que l’adolescence. Il s'agit de construire son identité, ici de futur parent, en réglant les problèmes du présent ou ceux auxquels l'homme n'a pas fait face dans le passé. Le même phénomène se produit du côté de la future maman. "Il y a un conflit qui permet au futur papa et à la future maman de chercher à changer les choses dans leurs vies. [...] C'est un moment où les adultes prennent position par rapport à des événements qu'ils ont vécus, plus ou moins en tant que victimes, pour devenir acteurs de leur existence", développe celle qui est aussi formatrice spécialiste de l'accompagnement périnatal et parental.

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Pour Hélène Barbarit-Thomas, la couvade tient plutôt, et surtout, de la façon dont le père aborde la grossesse. James Georges Frazer, un anthropologue écossais, estimait que les rituels de la couvade signaient "un engagement actif" et un "mimétisme émotionnel" avec la mère, rappelle-t-elle. Une étude polonaise datant de 2013, menée sur 143 futurs papas, va d'ailleurs dans ce sens. Elle révélait que si l'âge ou le niveau d'instruction ne pouvaient en rien prédire une couvade, la sensibilité des hommes était un facteur bien plus important. Après que leur niveau d'empathie ait été évalué grâce à des tests, il s'était avéré que les hommes émotionnellement sensibles ou enclins à la détresse émotionnelle avaient été jugés plus exposés au risque de présenter une couvade car physiologiquement plus disposés à expérimenter dans leur corps les manifestations que ressentent leur partenaire.

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Une phase transitoire à prendre au sérieux ?

Si cette période peut très bien se passer, elle peut parfois déboucher sur l'arrivée de réelles tensions dans le couple, voire sur le départ du père pendant la grossesse. Pour autant, nul besoin de s'alarmer au premier signe de couvade, estime la psychologue clinicienne, qui a travaillé pendant huit ans au sein d'une maternité. "Dans le service où je travaillais, les sages-femmes pouvaient proposer aux hommes une consultation avec un psychologue lorsqu'elles décelaient, lors d'entretiens prénataux ou d'ateliers de préparation à l'accouchement, les signes d'une couvade. Mais cela n’a rien d’obligatoire et ne débouche pas forcément sur une thérapie", explique-t-elle.

Pour Roberte Laporal, il est cependant très important d'en parler au sein de notre société, au moins pour faire de la prévention. Car tous ces changements peuvent non seulement faire naître des tensions en interne mais aussi au sein du couple. "Cela permettrait donc probablement moins de séparations et un meilleur accompagnement du bébé."

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