Lait maternel en ligne : une pratique illégale et dangereuse qui séduit pourtant certaines Françaises

Bien-être

SOUS LE MANTEAU - Pour nourrir coûte que coûte leur enfant avec du lait maternel, certaines mères se tournent vers internet, où des dons ou achats informels sont régulièrement pratiqués. Si la pratique gagne en popularité aux États-Unis, elle est aussi présente en France, malgré les dangers qui y sont associés.

Pour beaucoup de mères, allaiter son enfant est compliqué, voire impossible. Certaines peuvent alors être tentées de se tourner vers l'achat ou le don de lait maternel via internet, plutôt que d'opter pour les préparations classiques. Selon Nikita Sood, chercheuse dans un centre médical pour enfants à New York, ce partage informel de lait devient de plus en plus répandu aux États-Unis, et ce malgré les risques qui y sont associés.

À l'occasion d'une enquête, présentée le 26 octobre à la conférence de l'Académie américaine de pédiatrie, elle a interrogé plus de 650 mères américaines au sujet du don informel de lait maternel. Près de la moitié de celles qui y ont eu recours n'éprouvait aucune inquiétude quant aux éventuels problèmes de santé que cela pouvait poser, et 80% disaient faire totalement confiance aux donneuses quant à leur état de santé. Or, selon un rapport publié en 2013 dans le journal Pediatrics, 72% des échantillons achetés sur Internet contiennent des bactéries causant des infections. Les chercheurs américains sont arrivés à ce résultat après avoir analysé la composition de 101 échantillons de lait maternel achetés en ligne. 63% d'entre eux contenaient des staphylocoques et 36% des streptocoques.

Staphylocoques, hépatite B et C, VIH... Des bactéries et virus potentiellement présents dans le lait maternel

En 2011, suite à la création d'un groupe Facebook destiné à l'échange informel de lait maternel, "The Human Milk for Human Babies - France" , l'Association des lactariums de France (ADFL) et l'Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé (ANSM) avaient procédé à une mise en garde. "Si cette démarche signifie que les mamans ont bien compris les avantages du lait maternel, elle n’est pas dénuée de risques graves pour l’enfant", avertissait ainsi l'ADFL. Au-delà des staphylocoques et streptocoques retrouvés dans les échantillons analysés aux États-Unis, susceptibles de provoquer des infections sévères (septicémie, méningite) chez le nouveau-né, les virus de l’Hépatite B et C, ainsi que du HTLV et du VIH peuvent aussi être transmis. "Par ailleurs, les conditions de transport et de conservation du lait échangé directement entre mères, via ce réseau sur internet, ne sont pas encadrées et peuvent conduire à une dégradation du produit et un développement bactérien", complètait l'ANSM.

Lire aussi

Des dons proposés sur les réseaux sociaux français, en toute illégalité

Dangereuse, cette pratique est aussi illégale en France. Seuls les lactariums sont habilités à recueillir, traiter et distribuer le lait humain sur prescription médicale, précise l'article L.2323-1 du code de santé publique. Les conditions de santé des donneuses sont vérifiées par les établissements (les donneuses ne doivent pas fumer, boire de l’alcool, se droguer, avoir une conduite sexuelle à risque, ni avoir été transfusée ces deux dernières années), tout comme la qualité bactériologique du lait avant et après pasteurisation. Des critères de sélection qui réduisent drastiquement les quantités recueillies et qui ne permettent pas toujours de couvrir les besoins des bénéficiaires prioritaires, les bébés prématurés. Fin septembre, le lactarium de l’hôpital Sud de Rennes lançait ainsi un appel aux dons, ses réserves se trouvant au plus bas.

Pour les mères dont les enfants sont nés à terme, le recours à du lait fourni par les lactariums est donc, sauf exception, hors d'atteinte. Certaines préfèrent alors, plutôt que de recourir à des préparations pour nourrissons, se tourner vers les dons ou ventes de lait maternel en ligne. Malgré les alertes des autorités de santé, la pratique se poursuit. Le groupe Facebook cité précédemment compte aujourd'hui plus de 1.200 membres et des petites annonces y sont proposées très régulièrement.

J'ai maintenant une cinquantaine de sachets de 180mL au congélateur et je ne sais plus quoi en faire.- Une membre du groupe Facebook "Human Milk 4 Human Babies - France"

 "Ma fille a 3 mois et refuse mon lait autrement que par le sein. Sauf que dès le départ, j'ai commencé à stocker du lait pour mon retour au travail. J'ai maintenant une cinquantaine de sachets de 180mL au congélateur et je ne sais plus quoi en faire (savon, crêpes ... déjà fait). Le lactarium ne l'accepte pas sous cette forme mais je serais ravie de pouvoir l'offrir à une maman et son bébé", indiquait par exemple le 4 octobre une maman résidant en Moselle. Trois jours plus tard, une jeune mère marseillaise postait : "J’ai quelques poches de lait à donner sur Marseille. Je comptais le donner à mon fils pour la crèche mais finalement il est diversifié et refuse le bib [...]. Si ce stock pouvait servir plutôt que d’être jeté ou mis dans un bain..." Une Parisienne, elle, dit chercher désespérément du lait pour son petit garçon de trois mois : "Ce mardi 24 septembre je commence une formation de 5 jours et là c'est le stress je n'arrive pas à tirer plus de 150 mL par jour et je n'ai plus de réserves."

Si ces publications passent relativement inaperçues, l'une d'entre elles avait cependant fait grand bruit en 2013 en raison de son caractère marchand. Publiée sur le site e-loue.com, elle avait été rédigée par une mère de 29 ans se présentant comme infirmière. Elle proposait de louer ses seins pour 20 euros de l'heure, ou à la journée pour 100 euros. Elle avait précisé par la suite auprès de l'AFP vouloir louer ses services "comme les nourrices le faisaient autrefois" et avoir reçu plusieurs dizaines de demandes suite à la parution de son offre.

Une pratique dont l'ampleur est difficile à évaluer

Contacté par LCI, Jean-Charles Picaud, président de l'Association des lactariums de France, se dit "dépité que des mères fassent courir ce risque, aussi faible soit-il, à leur enfant". "D’autant plus que nous savons qu’il existe des alternatives acceptables et sûres au lait maternel, que sont les préparations pour nourrissons. Bien sûr, elles n’ont pas tous les avantages du lait maternel, mais au moins, elles n’exposent pas les enfants à un risque infectieux", ajoute celui qui est aussi chef du service de réanimation néonatale à l'hôpital de la Croix Rousse, à Lyon. Pour autant, le président de l'association se dit désemparé face à cette pratique, ne disposant d'"aucun moyen d'évaluer l'ampleur du phénomène", qui ne fait pas l'objet d'une "surveillance spécifique".

L'ANSM, elle, affirme ne pas avoir connaissance d'une "recrudescence de la pratique de don de lait maternel hors circuit des lactariums". Elle indique ne pas avoir l'intention de communiquer à nouveau sur le sujet, la mise en garde de 2011 étant toujours présente sur son site et "la plupart des informations sur internet sur le don de lait" dirigeant "vers les sites des lactariums, avec une information adaptée sur les dangers de la pratique du don de lait cru directement entre parents".

Sur le même sujet

Et aussi

Lire et commenter