On le fait depuis la nuit des temps : manger de la terre est-il le meilleur remède pour protéger notre estomac ?

On le fait depuis la nuit des temps : manger de la terre est-il le meilleur remède pour protéger notre estomac ?
Bien-être
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SANTÉ - La géophagie, soit le fait de manger de la terre, remonte à la nuit des temps. Combattue par les scientifiques occidentaux au XIXe siècle, cette pratique qui présente des bénéfices pour la santé est finalement réapparue peu à peu par le biais de l'industrie pharmaceutique et de l'immigration. Vous-même, vous en retrouvez souvent sans le savoir dans votre pharmacie.

Dans certaines épiceries exotiques du nord de Paris se déroule un drôle de commerce. Derrière les comptoirs, non loin du tumulte des trottoirs, s'échangent de petits cubes blancs emballés dans des sachets : du kaolin, une argile blanche friable généralement utilisée dans la fabrication de la porcelaine. Ici pourtant, les clients ne sont pas céramistes, mais friands de cette terre pour sa saveur, ses propriétés médicinales et spirituelles.


Car au-delà de son petit goût bien à lui et de sa texture pâteuse, le kaolin possède des propriétés thérapeutiques. Tout récemment, la chercheuse américaine Sera Young et plusieurs autres collègues de l'université de Cornell, dans l'Etat de New York, ont suggéré dans une étude fondée sur les recherches de missionnaire, médecin, explorateur et anthropologues que la consommation de terre pourrait constituer le moyen le plus naturel de protéger l'estomac contre toxines, parasites et autres agents pathogènes. En "tapissant" les parois intestinales, elle jouerait un rôle de barrière. Contacté par LCI, le gastro-entérologue Olivier Spatzierer affirme de son côté que, "consommé à une dose correcte, l'argile peut soulager les brûlures et des campes d'estomac, les troubles du transit ou la diarrhée".

Une pratique qui remonte à la nuit des temps

Les bienfaits de cette terre ne sont pas connus de la dernière pluie. La géophagie remonte même à la nuit des temps. Elle est par exemple constatée chez de nombreux animaux comme les oiseaux, les reptiles et les mammifères. Chez les humains, elle est retrouvée sur tous les continents depuis l'Antiquité et même la préhistoire.


Au Moyen Âge, l'argile est utilisée pour ses propriétés thérapeutiques, en usage externe et interne, notamment en tant qu'antipoison. Et "durant la première guerre mondiale, les soldats français ayant consommé de la moutarde comprenant de l’argile dans sa formule, utilisée comme excipient gélifiant, se révélaient être moins sujets à la dysenterie", complète, dans sa thèse  intitulée "L'argile, son utilisation à l'officine", le pharmacien François Hernot.

Le kaolin, d'alicament à madeleine de Proust

Aujourd'hui dans le monde, la géophagie est majoritairement pratiquée par les femmes enceintes. En Afrique de l'Ouest, où la consommation d'argile est encore fréquente, elle est décrite par le médecin anthropologue Alain Epelboin dans un numéro de Migrations-Santé comme une pratique "physiologique" : "la 'terre', éventuellement complétée par des fragments de charbon de bois, est à la fois le Primpéran (médicament pour la prévention et le traitement des nausées et des vomissements, ndlr), le pansement gastrique, le tranquillisant, l'antidépresseur, le régulateur de transit, le fortifiant et un des nutriments spécifiques de la femme enceinte". Selon lui, cette consommation renvoie à une représentation du bien-être, de la santé et de la fécondité particulière à un univers culturel féminin, dont les hommes sont "officiellement partiellement exclus". Dans de nombreuses cultures, l'argile est aussi dotée d'un rôle magique, permettant de se protéger des êtres nuisibles et des esprits.


Face à l'importance tant physiologique que psychologique de cet alicament, de nombreux commerces européens de produits exotiques le commercialisent sous forme de petits cubes. "C’est une copine à moi qui est accro au kaolin qui m’a fait découvrir, raconte une jeune Parisienne à Slate, qui a consacré en 2016 un article à la consommation de cette terre. [...] Je n’ai pas aimé la première fois, j’ai trouvé que ça n’avait pas de goût. Puis, à chaque fois que mon amie en mangeait devant moi, elle me disait celui- là, qui vient du Cameroun a tel goût, et celui-ci qui est du Mali est différent. J’ai commencé à aimer, et puis je mangeais des petits morceaux dans son sachet. Et un jour, j’ai commencé à en acheter moi-même." Pour certains, le kaolin constitue en quelque sorte une madeleine de Proust.


En dehors de ces consommations volontaires, l'argile se retrouve aussi dans notre pharmacopée, bien souvent à notre insu. Le Smecta, le Gastropulgite, le Bedelix, ou encore l'Actapulgite sont par exemple tous fabriqués à base de cette terre. Un fait qui amuse beaucoup le médecin anthropologue Alain Epelboin : "L'utilisation de l'argile a été combattue au XIXe siècle par les scientifiques à cause du risque d'ingestion de parasites et d'anémie et aujourd'hui, nous la retrouvons à notre insu dans la médecine officielle !", plaisante-t-il auprès de LCI.

Occlusions, anémie... Les risque d'une consommation compulsive

Parasites, anémies... Comme l'évoque le médecin anthropologue, la consommation d'argile n'a pas que des bénéfices. Si aujourd'hui, le kaolin est purifié et ne représente normalement pas de danger concernant les parasites, "une consommation excessive peut entraîner de véritables bouchons dans le tube digestif", causant des douleurs et parfois de graves occlusions, avertit Olivier Spatzierer. Car pour certains, l'argile est devenue une véritable addiction. "Le kaolin c’est un peu comme une drogue. Tu ne planes pas ou quoi quand tu en manges, mais il y a un manque quand tu n’en as plus. En général, j’ai toujours un petit sachet avec moi pour en croquer quand j’en ai envie", raconte ainsi une deuxième jeune femme à Slate. Cette consommation de substances non comestibles sur le long terme porte un nom : le pica. 


Autre conséquence de cette consommation compulsive : l'anémie. L'argile ingérée empêche en effet l'absorption du fer dans le sang. Chez la femme enceinte, ces anémies peuvent se révéler dévastatrices, entraînant notamment de fausses couches et des retards de croissance chez leurs enfants. "Pour l'heure, nous n'arrivons pas à savoir si c’est le pica qui est provoqué par une anémie, ou si c'est l’anémie qui provoque le pica", note le médecin anthropologue Alain Epelboin.

Face à ces risques non négligeables pour la santé, le gastro-entérologue Olivier Spatzierer est loin de recommander à qui que ce soit "d’aller dans son jardin pour manger de la terre". En cas de troubles de la digestion, mieux vaut se tourner vers l'argile vendue sous forme de sachet dans les pharmacies. "Jusqu'à quatre par jour pendant sept à dix jours", précise-t-il. Certains compléments alimentaires peuvent également aider au rétablissement d'une bonne santé intestinale.

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