Bientôt un patch frontal pour booster sa mémoire : pipeau ou vraie innovation ?

Bien-être

SCIENCE-FICTION - Une firme basée aux États-Unis et en Australie s'apprête à commercialiser des patchs, qui, une fois collés sur le front, amélioreraient les performances cérébrales. Une idée moins saugrenue qu'elle n'y paraît selon un neurobiologiste que nous avons interviewé.

Lorsque vous devez retaper un numéro de téléphone dicté quelques secondes plus tôt ou que vous avez oublié votre liste de course en allant au supermarché, vous vous prenez peut-être parfois à rêver d'avoir une meilleure mémoire. Quelques exercices quotidiens sont bien préconisés pour l'entretenir, mais encore faut-il avoir le temps de les faire. Une firme basée aux États-Unis et en Australie, Thinkhumm, a peut-être trouvé la solution miracle : un patch qui améliorerait la mémoire de 20%, le tout sans effort. Déjà disponible en pré-commande au prix de 99$ (89€) la boîte de douze (les patchs sont jetables), il sera commercialisé dès 2020.

Baptisé "Humm", le dispositif, très design, fonctionne grâce à la stimulation électrique transcrânienne, une technique d'électrostimulation du cerveau. Collé sur le front, il y envoie de petites impulsions électriques durant quinze minutes pour procurer, selon la firme, "jusqu'à deux heures d'amélioration des performances cérébrales". Si cela a tout l'air d'un gadget, les promesses de l'entreprise ne seraient pas si fantasques, nous affirme le neurobiologiste  Robert Jaffard, membre de l'observatoire B2V des mémoires.

Des effets déjà démontrés par la science sur les personnes âgées

"La stimulation électrique transcrânienne est étudiée depuis longtemps et a déjà montré de bons résultats, notamment en ce qui concerne les troubles de la mémoire liés au vieillissement", nous affirme le scientifique. En prenant de l'âge, les connexions entre les différentes zones du cerveau s'amenuisent et altèrent surtout la mémoire de travail, celle qui permet de se souvenir d'informations récentes et de les remanier (par exemple, se souvenir de quoi on avait besoin au supermarché tout en allant chercher les articles en rayon). La stimulation électrique vise, par ses petites impulsions transcrâniennes, à améliorer la connectivité entre ces zones.

Une étude parue en mai 2019 dans la revue Nature Neurosciences a ainsi démontré les bénéfices de la stimulation électrique transcrânienne sur la mémoire de sexagénaires et septuagénaires en bonne santé. Grâce à une séance de 25 minutes, ils se sont montrés aussi performants lors d'exercices de mémorisation que d'autres participants âgés d'une vingtaine d'années et qui, eux, n'avaient pas bénéficié de stimulation. La technique, qui agit également sur la plasticité neuronale (capacité du cerveau à se remodeler), a permis de faire durer les effets jusqu'à 50 minutes après la fin de l'expérience.

Pour arriver à des résultats optimaux, les auteurs de l'étude ont testé l'efficacité de plusieurs fréquences transmises au travers du crâne. Ils ont finalement affirmé, dans un article publié dans le média Live Science, qu'une fréquence d'environ 8 hertz semblait être idéale. En communiquant entre eux via des signaux électriques, les neurones émettent en effet naturellement des ondes de différentes fréquences, en fonction de l'action engagée par le cerveau. Les ondes dites "thêta", comprises entre 4,5 et 8 hertz, sont impliquées dans la mémorisation de l’information, ce qui explique les bons résultats obtenus avec une fréquence de 8 hertz. Les patchs développés par Thinkhumm, eux, fonctionnent sur une fréquence de 6 hertz.

La promesse d'une meilleure mémoire de travail... pour les jeunes aussi

Thinkhumm, qui a mené sa propre étude pour mettre sur pieds le dispositif Humm, affirme de son côté que la technique est aussi efficace sur des personnes plus jeunes encore. Elle a enrôlé 36 participants âgés en moyenne de 26,4 ans. La moitié a bénéficié d'une stimulation transcrânienne de quinze minutes, tandis que l'autre moitié a servi de groupe témoin. Tous ont été soumis au test de Corsi, inventé dans les années 70 et qui permet d'évaluer la mémoire visio-spatiale à court terme. Après analyse des résultats, la firme atteste que la mémoire de travail s'est révélée supérieure de 20% chez les personnes stimulées pendant et après.

Grâce à l'utilisation de Humm, Thinkhumm promet une meilleure compréhension de texte lus, ce qui permet d'aller plus vite droit au but, mais aussi une meilleure concentration et de plus grandes capacités à basculer d'une tâche à l'autre.

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Un chercheur américain m’avait contacté il y a déjà une quinzaine d'années pour me proposer de développer avec lui un appareil de ce genre.- Robert Jaffard

Pour le neurobiologiste, "il n’y a pas de raison que le patch Humm soit moins efficace que des électrodes utilisées en laboratoire". "Je pense que c’est sérieux, d'autant que l’université Western Australia est aussi derrière" D'ailleurs, ajoute-t-il, un chercheur américain m’avait contacté il y a déjà une quinzaine d'années pour me proposer de développer avec lui un appareil de ce genre. J'avais décliné son offre et je pense qu'il ne l'a pas fait".

Des appareils déjà en vente et des utilisateurs pas très convaincus

Si la commercialisation des patches Humm est assez médiatisée, le concept de la neurostimulation n'est pas nouveau. Plusieurs dispositifs destinés au grand public, comme ceux de Apex, Foc.us ou Halo, sont d'ailleurs déjà commercialisés depuis plusieurs années. Tous visent des zones différentes du cerveau, escomptant divers effets. Quand le premier affirme améliorer les problèmes d'anxiété, de dépression ou encore de sommeil, le deuxième vise la mémoire de travail, tandis que le troisième doit améliorer la coordination des mouvements pour une meilleure pratique du sport ou d'un instrument de musique.

En janvier 2018, le magazine Usbek & Rica dévoilait le travail d'une chercheuse de l’école de médecine Perelman à l’Université de Pennsylvanie. Elle a mené une étude sur 339 personnes utilisant toutes des appareils de stimulation transcrânienne à courant continu dans le but d'établir leur profil. Les personnes interrogées étaient en grande majorité des hommes (85%) et âgées en moyenne de 45 ans. Souvent mariés (44%), nombreux étaient aussi ceux qui avaient des enfants (42%). Ils avaient en moyenne dépensé 177$ (160€) dans leur équipement. Les trois quarts des utilisateurs recherchaient l’amélioration des capacités de leur cerveau, 42% utilisaient ces dispositif dans le but de traiter la dépression ou encore l'anxiété, et 26% pour la restauration de facultés cognitives diminuées. En fin de compte, 28% des participants ont considéré leur stimulation comme un échec, et 30% se sont dits incertains quant à ses effets.

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