"Je vis comme un SDF chez moi" : la syllogomanie, ce trouble de l'accumulation qui touche près de 4 personnes sur 100

Bien-être

ÇA PEUT SERVIR - Ne pas savoir se séparer de ses objets. Les poser, les amasser... Jusqu'à ce que son logement ne soit plus qu'un amas de choses entreposées. Ce trouble, appelé syllogomanie, touche près de quatre personnes sur cent. Nous avons contacté Hélène Barbarit-Thomas, psychologue clinicienne et neuropsychologue, pour en apprendre plus sur cette pathologie dévastatrice.

"Je garde absolument tout." "Plus de 200 m² de poubelle, c'est là-dedans que je vis, que je me suis fait mon 'petit' terrier, et que j'y suis maintenant enfermée sans savoir comment faire pour m'en dépêtrer..." "Parfois je lave un peu mon linge, mais il m'arrive de préférer acheter des affaires neuves et propres : je pense qu'il ne faudrait pas que je compte le nombre de sous-vêtements que j'achète." "Je vis comme un SDF chez moi". "Je ne connais plus la vraie couleur de mon sol puisque cela fait des années que je ne le vois plus." 

Sur les forums dédiés à la syllogomanie, les contours de ce trouble, qui touche environ quatre personnes sur cent, se dessinent rapidement. Aussi appelé Trouble d'Accumulation Compulsive (TAC), il se caractérise par l'amassement compulsif et excessif d'objets en tous genres, sans aucune classification. Boîtes de pizza, paperasse, vaisselle, électroménager, sacs en plastique... La personne se retrouve dans l'incapacité de jeter ou de se séparer de quoi que ce soit, même si ces objets sont inutiles, sans intérêt ou cassés. En résultent des intérieurs inhabitables et insalubres dont certaines photos apparaissent parfois sur la Toile. Pour tenter de comprendre un peu mieux ce trouble, nous avons contacté Hélène Barbarit-Thomas, psychologue clinicienne et neuropsychologue.

De la difficulté de se séparer des objets

"La syllogomanie découle d'une problématique simple, celle de se séparer, ou non, d'un objet, explique la psychologue clinicienne qui a consacré son mémoire à ce trouble. Le patient est en perpétuel doute : ça peut peut-être servir... Et si j'en ai besoin demain ? Il y a une anxiété extrêmement forte qui est associée au fait de devoir se séparer des objets, c’est un évitement de toute prise de décision."

Comme dans de nombreux troubles, il existe différents niveaux de conscience. Quand certains patients savent être atteints de syllogomanie, sans pour autant arriver à s'en sortir, d'autres le nient complètement, ce qui peut compliquer leur accompagnement. "J’ai par exemple eu une patiente qui ne consultait pas du tout pour ça, mais qui a commencé petit à petit à me parler de ses problèmes de rangement. Un jour, elle m’a envoyé des photos en pensant qu'elle n’en était pas au stade de l’accumulation compulsive. Quand j’ai vu les photos du domicile, ça correspondait en fait tout à fait à ça", raconte Hélène Barbarit-Thomas.

Les accidents de la vie et l'isolement social, facteurs aggravant d'un problème pré-existant

"Même s'il est difficile d'établir un profil type, on retrouve souvent un isolement social et la difficulté à établir des relations affectives stables dans le temps", note la psychologue, qui a consacré son mémoire à la syllogomanie. Dans ces cas-ci, l'accumulation compulsive et l'isolement  se trouvent être pris dans un cercle vicieux : plus la personne se sent seule et plus elle a tendance à accumuler, mais plus elle accumule et plus elle s'isole. Pour ces personnes, il est en effet très difficile de recevoir des personnes qui pourraient constater l'étendue des dégâts et donc intervenir. "Le pire scénario serait d'avoir des visites inopinées chez moi. Je n'arrive pas à concevoir que quelqu'un vienne m'aider", indique par exemple un syllogomane anonyme sur un forum en ligne.

"Ces personnes ont en fait souvent un problème d'accumulation de longue date, souligne la neuropsychologue. Mais cela peut être aggravé, pour se transformer en véritable trouble, avec les accidents de la vie comme la perte d’un emploi, d’un conjoint, un changement de situation comme la retraite..." Selon certaines études faites sur le sujet en effet, la syllogomanie pourrait apparaître lors de la préadolescence, puis s'intensifier avec l'âge. Ainsi, indique la psychologue, "on voit davantage de patients âgés en secteur hospitalier", les situations devenant de plus en plus préoccupantes avec des risques d'incendie, d'inondation ou encore de maladie à cause du manque d’hygiène.

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Avant de parler de syllogomanie chez la personne âgée, il est cependant important d'écarter d'autres hypothèses diagnostiques telles qu'une démence. "Je pense à un patient qui était capable de parcourir plusieurs centaines de mètres en marche arrière sur une nationale parce qu'il avait repéré une jante de voiture dans un fossé. Son domicile était encombré de toutes sortes d'objets disparates collectés au hasard de ses sorties, qui représentaient pour lui des trophées. Il souffrait en fait d'une atrophie du lobe frontal en lien avec une démence fronto-temporale (DFT)", raconte Hélène Barbarit-Thomas. 

Cerner et traiter la syllogomanie

Simplement désordonné ou véritable sygollomane ? Savoir à quel moment il est possible de parler de TAC n'est pas aisé. Des échelles ont ainsi été créées pour évaluer la sévérité du trouble, comme le HRS (Hoarding Rating Scale) ou le SI-R (Saving Inventory Revised) que le patient peut remplir en ligne et être ainsi orienté vers un professionnel de santé, selon ses résultats. "Un autre outil, le Clutter Image Rating Scale, est pratique à utiliser avec le patient s'il n'est pas possible de se déplacer avec lui à son domicile, précise la psychologue clinicienne. Il est composé de photos qui représentent des pièces de vie plus ou moins encombrées : le patient pointe l'image qui correspond le mieux, selon lui, à l'état d'encombrement de son domicile."

Une fois la sygollomanie cernée, il est possible, pour les patients qui le souhaitent, de la traiter. Le traitement le plus recommandé, dans ce cas, est la thérapie cognitive et comportementale (TCC), qui accompagne aussi bien le patient sur le plan psychologique que sur le plan pratique. Dans l'idéal, le thérapeute accompagne donc le patient à son domicile et l'épaule pour qu'il puisse surmonter son anxiété et prendre des décisions. "On ne reste pas seulement dans le monde des idées. Il faut que le patient soit accompagné avec un travail sur l’aspect concret : Comment trie-t-on ? Qu’est-ce que l’on jette ? Qu’est-ce que l’on donne ? Comment s’y prend-on ?..." En revanche, plus le comportement d'amassement est supporté par des pensées en adéquation avec les valeurs du patient, plus il sera difficile à modifier. "Par exemple, une personne qui a consacré toute sa vie à archiver des documents en bibliothèque et pour qui tout document papier possède une grande valeur aura d'autant plus de difficulté à accepter de se séparer de sa collection de journaux", indique Hélène Barbarit-Thomas.

La psychologue clinicienne conseille d'autre part un guide écrit par une équipe québécoise spécialisée dans le traitement du TAC et qui permet de s'aider soi-même. Il est intitulé "Entre Monts et Merveilles : comment reconnaître et surmonter l'accumulation compulsive". 

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Si le patient peut amorcer le nettoyage de son domicile, l'appel à un professionnel est souvent nécessaire. Des sociétés de nettoyage ne sont d'ailleurs spécialisées dans ce type d'intervention. Cette étape peut néanmoins être très compliquée à accepter pour le patient qui en assume la charge financière alors qu'il n'est en général pas demandeur de cette prestation au départ. "C'est une intervention qui doit se faire sans violence et être bien préparée en amont. Au risque, sinon, de voir le patient décompenser, comme cette femme de 72 ans qui avait fait un accident vasculaire cérébral (AVC) en découvrant son domicile transformé...", cite la psychologue clinicienne.

Un trouble à ne pas confondre avec le syndrome de Diogène

Ce trouble ne doit pas être confondu, précise Hélène Barbarit-Thomas, avec le syndrome de Diogène qui, même si ses contours font encore débat, associe l'amassement avec incurie du logement et négligence de l'hygiène corporelle. Il s'agit-là d'un laisser-aller complet. "Souvent, cette négligence extrême se manifeste chez des personnes âgées qui auparavant étaient actives et avaient réussi dans la vie. Ces gens cessent de prendre soin d’eux-mêmes, négligent leur hygiène et ne s’alimentent plus correctement. Ils emmagasinent dans leur appartement toute sorte de fatras. Ils vivent seuls et refusent toute aide qui leur est offerte", est-il ainsi décrit dans un document de Forest Quartiers Santé, une association belge de promotion de la santé.

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