Abdellatif Kechiche : comment le réalisateur de "La vie d'Adèle" s'est imposé comme un grand cinéaste controversé

Abdellatif Kechiche : comment le réalisateur de "La vie d'Adèle" s'est imposé comme un grand cinéaste controversé

CINÉMA
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PORTRAIT - Visé par une enquête pour agression sexuelle après une plainte déposée par une femme le 6 octobre, des faits qu'il conteste, Abdellatif Kechiche s’est révélé au gré de six longs métrages comme un grand cinéaste, de ceux qui comptent dans le cinéma français. Il est aussi un habitué des polémiques.

Ce mercredi, on apprend l'ouverture d'une enquête préliminaire pour agression sexuelle à l'encontre d'Abdellatif Kechiche. Le réalisateur césarisé et palmé de La vie d'Adèle qui, dixit son avocat, "conteste catégoriquement la véracité des accusations", est habitué aux sacres comme aux polémiques depuis qu'il fait du cinéma. 


On l'a souvent comparé à Maurice Pialat (en France) et à John Cassavetes (aux Etats-Unis), parce qu'il obtient de ses acteurs des performances fluides et naturelles. Ce n’est pas faux : à chaque film, il révèle une comédienne sortie de nulle part (Sara Forestier dans L’esquive, Hafsia Herzi dans La graine et le mulet, Adèle Exarchopoulos dans La vie d’Adèle, Ophélie Bau dans Mektoub my love), quitte à faire montre d’exigence pendant le tournage.    


Originaire de Tunisie, arrivé à Nice à 6 ans, Abdellatif Kechiche a débuté en prenant des cours de comédie au Conservatoire d'Antibes. S’illustrant tout d’abord au théâtre en montant des spectacles dans lesquels il est comédien (il joue en 1978 du Garcia Lorca à Nice et l'année suivante une pièce d'Eduardo Manet à l'Odéon) mais aussi metteur en scène (il monte à Avignon en 1981 L'Architecte et l'empereur d'Assyrie d'Arrabal), il commence le cinéma en 1984 comme acteur dans Thé à la menthe d'Abdelkrim Bahloul, dans lequel il incarne un immigré algérien vivant d'expédients.

D’acteur charismatique à cinéaste surdoué

Après avoir été gigolo chez André Techiné (dans Les Innocents, face à Brialy en 1987), Kechiche passe derrière la caméra. Son premier film sera La Faute à Voltaire, conte en forme de chanson des rues inspiré des lois Debré, dans lequel on suit le quotidien d'un sans-papiers (Sami Bouajila), entre galères et rencontres amoureuses. Première récompense : il glane un Lion d'Or de la meilleure Première Œuvre à Venise en 2000. Trois ans plus tard, il enchaîne avec L'Esquive, l'histoire d'adolescents de banlieue qui répètent une pièce de Marivaux pour le lycée. C’est le vainqueur-surprise des César : le film empoche 4 trophées, dont celui de Meilleur film. Il y révèle une tornade de comédienne : Sara Forestier. Fort de ce succès, Kechiche se lance ensuite dans le tournage de La Graine et le mulet, soit le parcours du combattant d'un vieil immigré algérien qui veut ouvrir un restaurant à Sète. 


C'est peut-être dans ce film qu'Abdellatif Kechiche a révélé ses premiers effets de signature de cinéaste mûr. Entre autres, il y affirmait une façon très personnelle de filmer les repas comme des scènes de sexe, et le plaisir y occupait une place primordiale, avant de révéler une dimension sociale et culturelle. Cette vibrante œuvre-fleuve reçoit un accueil triomphal à la Mostra de Venise en 2007, et en repart avec un Prix spécial du jury et le prix de la révélation pour la comédienne Hafsia Herzi. Les César plébiscitent une nouvelle fois Kechiche en lui offrant les mêmes quatre récompenses dont celui du meilleur réalisateur.

"La vie d’Adèle", sacre à Cannes

Avec Vénus noire (2009), histoire marquante d'une femme noire exhibée telle une bête de foire au début du XIXe siècle à Paris doublée d’une réflexion sur la laideur humaine, il rappelle à quel point son cinéma n’a pas peur d’être dérangeant, de perturber le spectateur pour le faire réfléchir à la raison de son malaise. Le film n’est pas aimé, il n’est pas exempt de beauté.

En 2012, c'est la consécration absolue pour Kechiche, qui remporte, conjointement avec ses deux actrices (une première !), la Palme d'Or lors du 66ème Festival de Cannes pour La Vie d'Adèle - Chapitres 1&2, décernée par un jury présidé par Steven Spielberg. Très librement adapté du roman graphique Le Bleu est une couleur chaude, de Julie Maroh, le film qui dure près de trois heures raconte l'amour passionnel entre deux jeunes femmes. Il permet une nouvelle fois au réalisateur de révéler une jeune comédienne, Adèle Exarchopoulos, fracassante révélation aux côtés de sa partenaire Léa Seydoux. Il faut dire que Kechiche est un cinéaste qui travaille l’apprentissage du regard, qui étire les scènes jusqu’à l’évanouissement (et l’éblouissement) et qui dirige ses comédiens jusqu’à l’épuisement. Lors d'un entretien accordé en janvier 2013 au Daily Beast, les deux actrices ne sont pas tendres ("Heureusement que nous avons eu la Palme d'Or parce que c'était horrible", déclare alors Léa Seydoux). 

Déclarations polémiques

Abdellatif Kechiche, lui, assume ses provocations, vend sa Palme d'or, se répand dans la presse en déclarations, notamment aux Inrocks en 2015, auprès de qui il livre avec fracas son point de vue sur la politique nationale en France : "Le FN est devenu pour beaucoup le représentant du peuple, des classes populaires. Le peuple français est respectable et en ce moment, on ne le respecte pas." Une prédilection donc pour le politiquement incorrect, qu'on aime ou qu'on abhorre.


Avec Mektoub My Love, son dernier film, Kechiche prend encore une fois le contre-pied, divise, subjugue. Derrière la fresque éblouissante qui célèbre une jeunesse ivre de soleil, de désir et de liberté, il y a le récit plus personnel et intimiste d'un apprentissage, celui d’un post-adolescent de retour dans son Sète natal et qui voit ses amis évoluer loin de lui. Là encore, une révélation flamboyante, celle de la comédienne Ophélie Bau, fantasme du protagoniste, et une capacité incroyable à se nourrir de l’énergie vitale de ses comédiens. La suite est attendue comme le messie par ceux qui avaient à raison porté au pinacle l’un des plus beaux films de 2018. 

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