Du trash "Bernie" au fédérateur "Au revoir là-haut", le parcours bigarré d'Albert Dupontel

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PORTRAIT - "Au revoir là-haut", adaptation du roman de Pierre Lemaitre dans les salles ce mercredi, rappelle à quel point le parcours de son réalisateur-acteur Albert Dupontel reste singulier dans le paysage cinématographique actuel. De Patrick Sébastien à "Bernie", de "Rambo" à Catherine Frot, retour sur la carrière d'un artiste rétif aux étiquettes.

Albert Dupontel a souvent fui. Le réel, le carriérisme, la compétition, l’éducation de son père, le compromis comme le jugement des autres. Avant d’être Bernie, Albert Dupontel s’appelait Philippe Guillaume, celui qui a fait cinq années de médecine pour faire plaisir à son père médecin et qui, du jour au lendemain, a tout plaqué pour embrasser sa passion : "faire la guignol". Pas de bons souvenirs. 


Passant le reste de son temps à faire du sport dans les salles de gym et à dévorer du Rohmer comme du Schwarzenegger dans les salles obscures, Dupontel a abandonné la voie tracée qui lui était promise et s'est brusquement réveillé de son quotidien gris : "Le fait de voir tous ces gens dans la souffrance déteignait beaucoup sur mon mental et pour moi, le cinéma était tellement plus intéressant que la vie."


Ainsi, arrêter en cinquième année de médecine pour aller faire du one-man-show est une première fuite. C’est aussi le début des galères.

Après avoir suivi des cours de théâtre avec plus (ceux d’Ariane Mnouchkine) ou moins (ceux d'Antoine Vitez, trop cérébraux à son goût) de passion et de bonheur, Dupontel inaugure au début des années 90 les "Sales histoires", une série d’histoires brèves pour Canal+ où il révèle un ton grinçant, inédit dans le paysage audiovisuel, trop en avance aussi peut-être…

Résultat, personne ne le suit. Personne sauf… Patrick Sebastien qui l’appelle après avoir vu une K7 de sa prestation et le sauve de son temps de vaches maigres en l’invitant dans son émission télévisée "Sébastien c'est fou", carton d’audience du samedi soir où, souvenez-vous, tout le public était déguisé en mode carnaval. 


Accumulant les prestations scéniques d'humoriste en one man show comme les spots publicitaires, Dupontel, qui crevait la dalle, va droit au but et veut juste savoir combien c’est payé (200/300 euros le sketch). Il accepte et gagne une célébrité. 

Séduit par son côté irrévérencieux, le trublion cathodique lui propose carrément de produire son spectacle. Dupontel se révèle dès lors d'un paradoxe charmant. Il a beau trainer une image provoc et trash dans les années 90, le comédien ne rechigne absolument pas à l’idée de fréquenter les émissions popu de celui que l’intelligentsia abhorre -le loyal Dupontel ne cessera de vanter la réelle générosité, la fidélité et le soutien sans faille de l’animateur. 


La belle affaire a duré 18 mois. Mais Dupontel, qui cartonne avec ses "Sales Spectacles" et notamment ses sketchs Le Bac et Rambo, ne fait de la scène que "pour bouffer", comme il dit. Car son projet à long-terme, c'est le cinéma. Grâce à l'argent gagné avec ses spectacles, il se lance dans la réalisation. 


Son premier long métrage Bernie (1996), parcours d’un orphelin illuminé, en quête de lui-même, cueilli par l’amour fou, marche. Dupontel réalise et y joue le rôle éponyme : "Bernie était vraiment un encouragement énorme. J’ai fait un truc perso avec trois francs six sous. Les gens y sont allés…". 

Certes, le public s’y est rendu mais il n’en reste pas moins troublé par un Dupontel très très différent de celui qu’il connait le samedi soir à la télévision sous une pluie de serpentins et de cotillons. 

Ce premier long métrage, drôle mais aussi ultra-violent, écope d’une interdiction aux moins de 12 ans et fait couler de l’encre ("un ramassis de seconde main, un rebut mêlé de Mocky, de Blier, de Nuls et de Chatiliez (…) Bernie finit par refouler sérieusement du goulot", écrit Télérama). Et le père de Philippe/Albert n’avait pas apprécié une telle outrance ("Pourquoi tu fais ça avec l'enfance que tu as eue ?", aurait-il lancé à son fils). 


Trois ans plus tard, le "réalisacteur" creuse la même veine comique et impolie avec Le Créateur

Le film qu’il préfère mais aussi celui qui a fait un effroyable bide dont il conserve encore aujourd’hui un vrai traumatisme : "J’avais assez mal vécu l’échec du Créateur parce que c’est toujours débile de faire des films et qu’ils ne soient pas vus. Je ne ferai plus jamais ça. J’essaye d’éviter cette prétention de me dire 'je m’en fous, le film est tellement bien qu’il marquera'." 


La vague tentation d’aller tourner aux Etats-Unis se profile puis s’évapore. Confronté à un échec rude, le fervent admirateur des Monty Python met alors la réalisation en stand-by, continue de bluffer en tant que comédien, notamment en toubib en proie à l’empathie dans La maladie de Sachs de Michel Deville (rôle pour lequel il a reçu un César qu’il n’est jamais allé chercher) ou en prisonnier du temps, de l’amour et de violence dans Irréversible de Gaspar Noé. 

Conscient de ce que signifie être marginalisé dans la production ciné française, Dupontel défend autant les artistes radicaux que les jeunes auteurs tout en n’hésitant pas à s’aventurer avec la même conviction chez des cinéastes plus populaires (Un long dimanche de fiançailles de Jean-Pierre Jeunet, par exemple). Et en tant que réalisateur, témoigne une fidélité et un amour inébranlables envers ses comédiens (Claude Perron, Hélène Vincent, Philippe Uchan, Nicolas Marié…). 

Vous ne voyez à la télévision que ceux qui paraissent bien. Albert Dupontel

C’est alors que, conscient de la trashitude de Bernie et du Créateur, Dupontel va essayer d’arrondir les angles et de rendre son cinéma un peu plus accessible sans pour autant perdre ce qui en fait le sel : "Le nom de Dupontel reste à jamais accolé à celui de Bernie. Quand tu vois Les Bronzés 3 qui font 11 millions de spectateurs, c’est uniquement parce que les gens se disent 'il paraît que c’est nul mais je vais y aller quand même'. C’est l’instinct grégaire de consommation parce que l’équipe du Splendid avait du talent. Le principal pour moi après Le Créateur, ce n’était pas tant que mon film marche mais que je puisse en faire d’autres." 


Dans les années 2000, Dupontel œuvre dans la fable sociale avec Enfermés dehors (2005).

Et se dirige comme vilain dans la comédie homonyme (Le Vilain, 2008) aux côtés de Catherine Frot : "Le Vilain a bien marché. Mais ça n’a pas été un blockbuster. Pour la ménagère, Le Vilain reste un objet curieux. On m’a reproché de choisir Catherine Frot pour élargir mon audience. Ce dont on ne parle pas assez, ce sont les choix audacieux qu’elle prend". 

Dupontel a pourtant un poil poli son image sans pour autant se départir de son franc parler. Déjà entaché par la réputation entêtante d’enfant terrible héritée de Bernie, il passe pour quelqu’un d’anxieux et d’ingérable, aux réactions imprévisibles comme lorsqu’il a sabordé en direct un duplex mené par le journaliste Laurent Bignolas pendant la promotion du Vilain...

"Il faut faire de la promotion élégante, et Dieu sait si c’est dur, nous avoue-t-il. C’est le moment le plus désagréable parce qu’on entend des trucs à gauche et à droite, des critiques etc. Or, le seul juge, c’est le temps. L’excès inverse, c’est de passer sa vie dans le salon des gens. Et je déteste cette idée (…) Généralement, à la sortie d’un film, on a droit à telle ou telle émission. Ça veut dire que l’on va prendre du pouvoir. Les gens qui regardent ça ne se sentent pas concernés du tout… Quand on dit que le CAC 40 monte ou baisse, combien de gens dans la rue sont concernés par ça ? Personne. Indirectement, ils vont l’être, c’est sûr, pas forcément en termes d’emploi. Car on va récompenser les capitaines d’industrie qui, pour faire du chiffre d’affaires, n’auront aucun problème à aller bousiller la planète. Ils ont été formatés pour ça. Les meilleurs de l’école, justement." 


Mais comment faire lorsque l’on déteste l’exercice promotionnel et que se rendre sur le canapé rouge de Michel Drucker en compagnie de son fidèle chien et de ses non moins fidèles humoristes se révèle une tannée, comme il le suggérera en pleine promo de Deux jours à tuer de Jean Becker ? Pas dupe, il n’en pense pas moins mais avec le temps, il "s’adapte" : "Je n’ai pas vieilli, mon discours est plus précis, plus concis. Quand j’avais 30 ans, j’y voyais moins clair. Et je dois avouer que je préférais cette période d’antan." En d’autres termes, il râle mais avec le sourire. 

Avec 9 mois ferme (2012), ayant rassemblé plus de 2 millions d’entrées, Dupontel met son talent technique au service d’une comédie jouissive où Sandrine Kiberlain s’encanaille, où un Palais de Justice ressemble à un asile, où l’ombre de Raymond Depardon plane ostensiblement, sans esprit de sérieux mais avec un esprit libre. Ou comment raconter l’horreur du monde par le rire. 

Le Dupontel de Bernie et de Patrick Sébastien a bien grandi : "La vraie différence avec mes précédents films vient du fait que les gens sont entrés plus facilement dans 9 mois ferme. Sans doute parce que le personnage central est plus identifiable. C'est une juge et on la connaît ; ce n'est pas un clochard comme dans Enfermés dehors, ce n'est pas un type qui veut tuer sa mère comme dans Le Vilain ni même un Bernie..." 


Au moment où Jean-Paul Belmondo voit en Dupontel acteur son héritier (peu étonnant quand on sait que Bernie réalise lui-même ses cascades), Dupontel réalisateur persiste.


Quand on demande à cet angoissé chronique si sa fresque historique Au revoir là-haut, son nouveau film, son premier à très gros budget et sans doute le plus accessible, marchera au box-office, sa réponse est claire : "Le succès d’un film reste très irrationnel. On a la main ou on ne l'a pas. Regardez un homme très rationnel comme Napoléon : entre un général doué et un général qui avait de la chance, il préférait celui qui avait de la chance. Il était rationnel, ce mec, pour accorder autant d'importance à tout ce qui est irrationnel. Je fais tout ce que je peux mais le jour de la sortie, je suis un peu résigné." 

En vidéo

Invité : Albert Dupontel présente son nouveau film "Au revoir là-haut"

Son Au-revoir là-haut se profilant comme un succès assuré, Dupontel n’a plus aucune raison de fuir. 

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