Alejandro Jodorowsky : l'artiste aux mille et une vies

Alejandro Jodorowsky : l'artiste aux mille et une vies

PORTRAIT. Réalisateur, auteur de BD, marionnettiste, compositeur, scénographe, cartomancien, clown, poète, mime, meilleur ami de Marilyn Manson. Alejandro Jodorowsky, 87 ans, a eu plusieurs vies en une seule. A l’occasion de la sortie de "Poesia Sin Fin", son dernier long métrage en salles ce mercredi, retour sur la carrière hallucinante d’un artiste monstre.

Pour ceux qui ne le connaîtraient pas ou qui ne le connaîtraient qu’à travers ses bandes-dessinées, Alejandro Jodorowsky a réalisé dans les années 70/80 des films exorbitants. Avec El Topo, il a initié les midnight movies, rite cinéphile de la projection de minuit et marqueur social, intellectuel, et culturel majeur, qui ont permis l’émergence de cinéastes comme David Lynch (Eraserhead), John Waters (Pink Flamingos) et de films référentiels à l’instar du Rocky Horror Picture Show, de Jim Sherman. Depuis, Jodorowsky avoue être le chef de file d’un mouvement qu’il n’a pas contrôlé. Toqué de mysticisme et de transgression, il a passé sa carrière à se battre contre les producteurs, les superstars et les excités qui voulaient sa peau. Pour beaucoup, il reste un modèle d’indépendance et d’intégrité constituant une inspiration majeure pour tous. Aujourd’hui, des réalisateurs comme Guillermo Del Toro, Darren Aronofsky ou Park Chan-Wook revendiquent son influence.

Alejandro Jodorowsky a réalisé son premier long métrage en 1968. Le titre : Fando Y Lis. Adaptation d’une pièce de théâtre de son complice Fernando Arrabal avec lequel il a fondé le mouvement Panique, rapidement rejoint dans leur délire par l’écrivain Roland Topor (Le Locataire Chimérique, Téléchat). L’histoire n’est ni plus ni moins qu’une relecture de Roméo et Juliette dans laquelle un homme et une femme ne peuvent pas s’unir. 

Deux ans après, Jodorowsky signe El Topo, un western multiculturel soutenu haut et fort par John Lennon, projeté en grande pompe au Elgin Theater de New-York pendant près de six mois. Le réalisateur y brasse mythologie et mysticisme à travers une icône (le El Topo du titre), cow-boy fatigué tout droit sorti d’un Sergio Leone. Hors-la-loi et pistolero hors pair, il défie pour l’amour d’une femme et par envie de devenir le meilleur dans son art, les Quatre Maîtres du Désert. 

Dans La Montagne sacrée (1973), Jodorowsky traite d’une nouvelle quête: l’immortalité. Après une série de procès et de tribulations, un voleur vagabond à l’allure christique rencontre un maître spirituel qui lui présente sept personnages riches et puissants, représentant chacun une planète du système solaire. Ensemble, ils entreprennent un pèlerinage vers la Montagne Sacrée afin d’en déloger les dieux qui y demeurent et atteindre finalement l’immortalité. On retrouve l’idée paroxystique commune à tous les films de Jodorowsky où les personnages doivent consumer tout ce qui s’apparente au matérialisme pour trouver une paix intérieure. Le film a totalement influencé Marilyn Manson. 

Réalisé dix ans après l’échec cinglant de Tusk (1978), Santa Sangre n’existerait pas sans le producteur Claudio Argento. A la fin des années 80, le frère de Dario cherchait un cinéaste pour réaliser un "film d’horreur". Jodorowsky ne fait pas les choses à moitié : il a utilisé ce projet de commande pour renouer avec ses obsessions. Entre les lignes, le film parle de la conquête du Mexique par les Américains. Les effets spéciaux coutant trop cher, Jodorowsky a réalisé chaque scène pour de vrai, sans trucage. Une scène de meurtre à l’arme blanche est tournée et découpée comme un giallo de Dario Argento. La scène de trauma évoque le Arrabal de J’irai comme un cheval fou. Et l’enterrement de l’éléphant, clin d’œil Fellinien aux Tentations du docteur Antonio, est inoubliable. Après ça, Jodorowsky revient au cinéma avec Le voleur d’arc en ciel (1990) dont il conserve un si mauvais souvenir qu’il préfère qu’on l’oublie de sa filmographie. 

A 84 ans, Alejandro Jodorowsky qui n’avait rien signé depuis Le voleur d’arc-en-ciel (1991), adapte son roman, La Danse de la réalité (Albin Michel, 2001). Après plusieurs projets avortés, il signe un film-somme hanté par la mort, l’ambiguïté, le doute et la virilité, aux effets spéciaux poétiques et à la musique mélancolique. Conformément au livre, l’artiste y raconte sa vie comme une rêverie, écrit les dialogues comme des poèmes, multiplie les autocitations (les enterrements d’animaux et les mains qui ne peuvent pas tuer comme dans Santa Sangre, la sanctification et la crise mystique d’El Topo), fouille les zones d’ombre (inceste, pacte avec le nazisme au Chili), multiplie les oppositions (père/mère, ombre/lumière, spiritualité/athéisme), organise des séquences surréalistes à se tordre de rire, s’autorise des audaces comme on en voyait au cinéma dans les années 70 - plus aujourd’hui, hélas. Jodorowsky convie les beaux, les moches, les enfants, les travestis, les monstres, les nazis, les Sisyphe, les chiens, les illuminés pour faire une sorte de film-ultime. Le film de sa vie, terriblement beau, ivre de liberté et rétif à tout compromis, extrême et excessif comme son auteur. 

Poesia sin fin, qui s’impose comme la suite directe de La danza de la realidad, sort en salles ce mercredi. 

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