"American Sniper" : splendide ou écoeurant ? Nos critiques se font la guerre

CINÉMA

DÉBAT - C'est le film le plus attendu de la semaine. Le plus controversé aussi. Aux Etats-Unis, "American Sniper" a réalisé un carton au box-office tout en suscitant les réactions les plus contradictoires. Nos critiques sont partagés. Voici pourquoi...

En signant le portrait du sniper Chris Kyle dans American Sniper, Clint Eastwood dénonce-t-il les traumatismes de la guerre ? Ou bien livre-t-il un énième objet de propagande à la gloire de l'armée américaine ?

POUR : "La guerre racontée à hauteur d'homme" - Marilyne Letertre
Une fiction n’est pas un documentaire et n’a pas pour vocation de dire toute la vérité. Mais de dire une vérité. Et en l’occurrence, c’est celle de son héros, Chris Kyle, un sniper légendaire des Navy Seals envoyé en Irak, que raconte Clint Eastwood. Le réalisateur filme ici la guerre à hauteur d’homme, du point de vue unique de son personnage principal, voire de sa mire. Il n’est pas question de géopolitique mais d’humain, d’un être humain. Et dans ce cas précis, ce dernier, aveuglé par son patriotisme et dévoué à son engagement, ne fait ni dans la dentelle ni dans l’affect. Pour lui, une menace, qu’elle vienne d’un sniper ennemi ou d’un enfant, est une cible. Pas de cas, pas d’émotion. Du moins, sur le terrain.

Car, qu’il filme son héros de retour au pays ou sur un tarmac, face à son frère transformé en zombie par le combat, le cinéaste américain insiste très clairement sur le traumatisme de la guerre, sur les problèmes que pose justement, a posteriori, l’obéissance aveugle. En ce sens, jamais il ne fait la propagande de l’armée ou ne porte son personnage aux nues : réduire American Sniper à cela serait un raccourci. Alors, certes, l’absence d’humanisation des civils irakiens pourra en choquer certains : c’est défendable. Mais Clint ne cherche pas à filmer les deux camps comme il l’avait fait pour Lettres d'Iwo Jima et Mémoires de nos pères. Il ne braque sa caméra que sur son héros et, de ce point de vue, son film, glaçant et habité par un Bradley Cooper légitimement nommé aux Oscar , vise droit dans le mille.

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CONTRE : "Le patriotisme le plus dégoulinant" - Mehdi Omaïs
Après son diptyque Mémoires de nos pères et Lettres d’Iwo Jima, qui avait le mérite d’adopter deux points de vue, Clint Eastwood embrasse avec American Sniper le biopic pur, unilatéral et sans recontextualisation. Dès la première séquence, où la prière musulmane s’élève comme une sorte de chant mortuaire, sa mise en scène dichotomique conditionne le spectateur : d’un côté des méchants Irakiens, de l’autre des gentils Américains. L’ennemi ciblé prend là les traits d’un grand peuple compact, sans visage, dégénéré, avec qui le dialogue est (presque) impossible. Un peuple que l’on aperçoit souvent par le prisme d’un viseur et dont les membres se font éliminer, facilement, à l’image d’un jeu vidéo où l’existence serait virtuelle.

Le véritable problème de cette œuvre réside justement dans les schématisations et sous-textes ambigus de son auteur. Lequel veut supposément retranscrire les désastres des conflits tout en faisant du sniper un héros. D’aucuns diraient que le scénario le dépeint comme un criminel, un être dévoré par sa folie meurtrière, qui a vendu son âme au diable. Mais ne subsiste à l’écran qu’une forme de fascination pour ses forfaits. Tout du long, Eastwood avance masqué, fait un pas en avant, vers la condamnation, pour trois pas en arrière, vers le patriotisme le plus dégoulinant. Voilà qui est bien dommage, car, cinématographiquement, American Sniper est riche. La réalisation, au-delà de ses partis pris idéologiques et de son manque de recul, impressionne souvent. Tant pis.  

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