"Annihilation" : comment Netflix a sauvé le plus beau film de SF depuis des lustres

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COUP DE CŒUR – Disponible depuis quelques jours sur Netflix, le superbe "Annihilation" devait à l’origine sortir en salles en février. Mais la frilosité d’un grand studio américain a contraint le réalisateur Alex Garland et ses producteurs à se tourner vers la plateforme controversée. Explications.

Dans la guerre sans merci qui l’oppose au monde du cinéma tel que nous le connaissons, Netflix vient de remporter une petite bataille. En décembre dernier, le producteur américain Scott Rudin tournait le dos à la dernière minute à la Paramount qui devait sortir en février "Annhilation", le nouveau film du réalisateur Alex Garland, avec Natalie Portman et Oscar Isaac en vedettes. Echaudé par des projections test décevantes- les spectateurs sondés jugeant notamment le film "trop intellectuel" et "trop compliqué"-, le studio suggérait de revoir le montage de ce film de science-fiction inspiré d’un roman de l’écrivain Jeff VanderMeer. 


Soutenant la vision du cinéaste, révélé en 2014 avec l’excellent "Ex-Machina", Scott Rudin trouvait un accord de dernière minute avec Netflix pour une distribution mondiale. Une aubaine pour la plateforme de streaming payant, qui, en parallèle des séries qui font son succès, entend renforcer son offre de longs-métrages originaux. On se rappelle de "Okja" et "The Meyerowitz Stories", dont la présence à Cannes avait fait polémique l’an dernier. Et qui, contrairement aux Etats-Unis, n’avaient pu sortir au cinéma en France en raison de la chronologie des médias qui impose un délai de 36 mois entre l’exploitation au cinéma et la mise à disposition sur une plateforme payante.

Netflix, ce séduisant refuge...

Depuis le printemps dernier, Netflix a encore fait sensation en proposant en septembre "D’abord, ils ont tué mon père", le film d’Angelina Jolie tourné au Cambodge. Ou à Noël le blockbuster "Bright" de David Ayer, le réalisateur de "Suicide Squad", avec Will Smith et Joe Edgerton en duo de flics humain-alien. Si le premier a plutôt séduit les critiques, le second beaucoup moins… Ce qui ne l’a pas empêché de faire un carton auprès des abonnés de la plateforme qui a commandé une suite. Dans les deux cas, elle a prouvé sa capacité à attirer à elle des talents jusqu’ici abonnés au grand écran. Et ça ne fait que commencer puisqu’elle proposera bientôt "The Irish Man", le nouveau film de Martin Scorsese, avec Robert De Niro et Al Pacino. Entre autres réjouissances…


Mais revenons à "Annihilation". Le cas de ce film est particulier puisqu’il s’agit, même si le terme est péjoratif, d’un "invendu", victime de la stratégie éditoriale – et économique - d’un studio traditionnel. Echaudé par l’échec à la rentrée de "Mother !", le film de genre "exigeant" de Darren Aronofsky avec Jennifer Lawrence, le nouveau patron de la Paramount Jim Gianopulos, nommé au printemps dernier, ne souhaitait visiblement pas prendre de risques avec celui d’Alex Garland. En dépit du succès d’estime de "Ex-Machina", couvert de prix- dont l’Oscar des effets visuels-, et de la notoriété de sa vedette.

Natalie Portman, c’est elle dont il s’agit, incarne Lena, une biologiste dont le mari soldat, Kane (Oscar Isaac), réapparaît au bout d’un an après avoir été envoyé dans une zone coupée du monde par un impressionnant champ magnétique qui se propage depuis les côtes américaines. Lorsque son compagnon est hospitalisé, elle accepte de rejoindre une mission exclusivement féminine destinée à éclaircir les causes du mal qui ronge son époux… Dès les premières minutes, Alex Garland choisit son camp. Celui de la SF qui prend son temps, à la manière de son premier film, ou des récents "Premier Contact" et "Blade Runner 2049", réalisés par Dennis Villeneuve. 


Si "Annihilation" recèle son lot de scènes spectaculaires, c’est tout sauf un blockbuster pétaradant "à la Marvel". Ancien écrivain lui-même, le cinéaste construit patiemment son intrigue à coups d’allers et retours, avant la disparition de Kane mais aussi après la mission de Lena, dont on apprend tout de suite qu’elle sera la seule survivante. Entre les deux, c’est un langoureux jeu de pistes qui s’installe entre d’un côté la découverte de cet "autre monde", par-delà le champ magnétique, de l’autre la relation d'un couple qui s’est détériorée au fil des années. Entre un univers fantasmagorique où la nature semble avoir totalement perdu les pédales – ou repris ses droits ? – et l’alchimie entre un homme et une femme qui n’ont plus que les apparences en commun.

La fin du grand spectacle intelligent ?

"Annihilation" est une proposition déroutante par instants, lorsqu’elle ne vire pas totalement psychédélique et surréaliste dans un dernier acte comme on n’en voit peu ou plus au cinéma. Plus jamais ? C’est bien toute la question que pose sa sortie sur Netflix. De la photographie sublime de Rob Hardy à la B.O. enveloppante co-signée par Geoff Barrow de Portishead, il est évident que ce film a été pensé pour être vu sur un (très) grand écran avec une (très) grosse sono autour. Ce que n’a pas manqué de reconnaître Alex Garland ces dernières semaines, clairement déçu de la décision de la Paramount, tandis que ses collègues Rian Johnson ("Star Wars 8") et Edgar Wright ("Baby Driver") encourageaient sur Twitter les spectateurs à le découvrir en salles aux Etats-Unis.


Son auteur a t-il été trop naïf ? Son œuvre est-elle véritablement trop ambitieuse pour le public des salles obscures ? Le débat sur la chronologie des médias mis à part, le fait de ne pas pouvoir vivre cette expérience audiovisuelle à sa pleine mesure – à moins d’avoir de (très) gros moyens – est un véritable crève-cœur. Et interroge sur l’avenir de la fiction dès lors qu’elle entend conjuguer le grand spectacle et des interrogations plus subtiles que le sempiternel combat entre le bien et le mal, entre les gentils et les méchants, etc. Lors des fameuses projections tests, certains spectateurs ont trouvé que le personnage Lena n’était pas assez sympathique. Nous, elle n’a pas fini de nous hanter.


>> "Annhilation", de Alex Garland. Avec Natalie Portman, Oscar Isaac, Jennifer Jason Leigh. Durée : 1h55. Sur Netflix depuis le 12 mars.

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