"Baccalauréat" : Cristian Mungiu, superstar du Festival de Cannes

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DÉBRIEFING. On a souvent entendu et lu lors du dernier Festival de Cannes que "Baccalauréat", en salles ce mercredi, était "implacable" et avait tous les atours du film pour glaner une Palme au Festival de Cannes, à tel point que les pronostics la lui prédisaient en or. Retour sur une histoire d’amour entre la Croisette et un réalisateur Roumain superstar du cinéma d'auteur.

De Cristi Puiu (Sieranevada) à Adrian Sitaru (Illégitime) en passant par Corneliu Porumboiu (Le trésor), c’est peu dire que les réalisateurs Roumains ont totalement dominé le cinéma d’auteur cette année. C’est même une évidence. Parmi toutes les œuvres venues de là-bas, Baccalauréat de Cristian Mungiu est sans doute le meilleur de tous, le plus implacable. Son auteur a déjà produit deux éclats auparavant: Quatre mois, trois semaines, deux jours (2007) et Au-delà des collines (2012)

Quatre mois, trois semaines et deux jours (2007)


L’histoire: Otilia et Gabita sont étudiantes. Elles habitent ensemble dans une résidence universitaire à Bucarest. Gabita est enceinte. Dans l’après-midi, les deux jeunes filles ont rendez-vous avec un homme mystérieux qui doit faire avorter secrètement la demoiselle dans un hôtel. Ce dernier refuse l’argent rassemblé par les deux jeunes filles et demande à être payé en nature. Le cauchemar peut commencer.


Yes he Cannes : Palme d’or 


Ça vaut quoi? 4 mois 3 semaines et 2 jours constitue révèle une maîtrise visuelle époustouflante qui s’exprime jusque dans un insoutenable plan-séquence où l’héroïne assiste blafarde à un dîner familial et se laisse inonder par les bavardages oiseux. Une présence grave parmi des convives aveugles et égoïstes rivalisant de futiles banalités. En scrutant son regard et son visage, Mungiu instille un malaise qui contamine progressivement. Le résultat est rempli d’audaces de ce genre jusque dans la composition des cadres et des plans-séquences qui confèrent l’impression de cloisonnement lors des premières images (le film s’apparente à une prison sans issue) ou dans la simple idée de donner au faiseur d’anges nauséabond le surnom de «monsieur bébé». A l’aune de son titre énigmatique, 4 mois 3 semaines et 2 jours reflètent le décompte mental, le bouillonnement intérieur d’une femme en total dénuement pour sa camarade enceinte et honteuse dans une Roumanie sous Ceaucescu. Le regard de Mungiu sur son pays - incisif - tue, comme celui - glaçant - lancé par l’actrice (Anamaria Marinca) dans le plan final. Histoire que la réalité du monde actuel nous frappe de plein fouet.

Au-delà des collines (2012)


L’histoire: Alina revient d’Allemagne pour y emmener Voichita, la seule personne qu’elle ait jamais aimée et qui l’ait jamais aimée. Mais Voichita a rencontré Dieu et en amour, il est bien difficile d’avoir Dieu comme rival.


Yes he Cannes: Doublement récompensé : prix du scénario et prix d'interprétation féminine que ce sont partagées les deux comédiennes, Cristina Flutur et Cosmina Strafan.


Ça vaut quoi? Au-delà des collines semble moins accessible que 4 mois, 3 semaines, 2 jours. Or, il fonctionne sur la même jonction entre cinéma d’horreur et cinéma d’auteur. Après la peinture glaçante de la Roumanie sous Ceausescu, il s’agit à nouveau d’un portrait de femme dans un environnement hostile, doublé cette fois d’une variation antidramatique de L’Exorciste dans laquelle des croyants soutiennent que "la plus belle ruse du diable consiste à faire croire qu’il n’existe pas". Seulement, et c’est là que le film surprend, le point de vue a changé, l’héroïne refoulée s’avérant plus couarde que téméraire. Certes, la lente crucifixion de cette histoire d’amour interdite peut éprouver, mais l’allégorie nihiliste – au dernier plan buñuelien – qui sonde les vestiges du pouvoir dictatorial en Roumanie n’en demeure pas moins puissante dans sa description d’un monde que l'on pensait éteint.

Baccalauréat (2016)


L’histoire: Romeo, médecin dans une petite ville de Transylvanie, a tout mis en œuvre pour que sa fille, Eliza, soit acceptée dans une université anglaise. Il ne reste plus à la jeune fille, très bonne élève, qu’une formalité qui ne devrait pas poser de problème: obtenir son baccalauréat.


Yes he Cannes : Prix de la mise en scène


Ça vaut quoi? Le réalisateur roumain superstar sonde avec ce film les compromissions et la corruption dans la société roumaine à travers l’histoire de Romeo, un père prêt à tout pour que sa fille puisse entrer à l’université. Il y a tout d’abord ici un beau portrait d’homme usé dans une trajectoire de fable morale. Un médecin modeste dans une petite ville de Transylvanie qui rêve de voir sa fille entrer dans une université anglaise et qui, au moment où il voit son projet sur le point de se concrétiser, ressent violemment, intérieurement, extérieurement la violence du monde. Deux heures huit minutes et pas une seconde d’ennui: la fable, dépourvue de démonstration, fulgurante dans sa mise en scène tendue, dépasse le simple état des lieux Roumain pour atteindre une dimension universelle. Et nous toucher intimement.

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