Bertrand Bonello : "Les personnages de Nocturama ne sont pas des psychopathes"

Bertrand Bonello : "Les personnages de Nocturama ne sont pas des psychopathes"

INTERVIEW – Dans "Nocturama", en salles ce mercredi, le réalisateur français Bertrand Bonello met en scène un groupe de jeunes qui commettent une série d’attentats en plein cœur de Paris. Un drame à la lisière du film de genre qui fait écho, à sa manière, aux attaques terroristes qui ont frappé la France ces derniers mois. Son auteur s’en explique dans un entretien accordé à LCI.

LCI : Vous avez tourné "Nocturama" à l’été 2015, entre l’attentat de Charlie Hebdo et celui du Bataclan. Est-ce que ces drames qui ont frappé la France ont influé sur la forme, le montage final du film ?

Bertrand Bonello : Au moment du Bataclan, j’avais déjà réalisé un premier montage. Ce drame m’a extrêmement perturbé, d’abord en tant que citoyen. Ensuite j’ai réfléchi et j’ai décidé de ne rien changer parce que je ne voulais pas que l’actualité influe sur le film, la façon dont il avait été pensé. La seule chose que j’ai changé, c’est le titre. Le film s’appelait "Paris est une fête" et le livre d’Hemingway étant devenue un symbole, je ne voulais pas qu’on croit que je récupérais, que je dansais sur les cadavres de ce drame en quelque sorte.

LCI : Reste que le film fait immanquablement écho à l’actualité. Etait-ce votre intention initiale, de près ou de loin ?

Bertrand Bonello : De manière générale je pense que le cinéma n’est pas fait pour commenter l’actualité. Parce que par définition l’actualité va beaucoup plus vite. Ce film est le fruit de mon ressenti d’un climat étouffant, difficile. J’ai eu l’idée, l’envie d’images d’explosions et j’ai décidé d’en faire une pure fiction. Je voulais un film moins discursif que basé sur des gestes, de l’action, quitte à le tirer vers le genre.

LCI : Le climat dont vous parlez, c’est la France d’aujourd’hui, la jeunesse en particulier ?

Bertrand Bonello : C’est quelque chose que j’éprouvais en marchant dans la rue, en prenant le métro, en lisant le journal. Comme une tension, quelque chose de lourd, qu’on pouvait presque ressentir physiquement. C’est ça que j’ai essayé de mettre en scène.

LCI : Les terroristes du film sont jeunes, ils sont également issus de milieux sociaux différents. Pourquoi ce choix ?

Bertrand Bonello : Dès le départ, j’avais l’idée que les personnages auraient entre 18 et 21 ans. Ça me paraissait le bon âge pour mettre en scène cette histoire. Quand j’ai rencontré des acteurs plus âgés durant le casting, ça racontait vraiment autre chose. Autour de 20 ans, il y a encore une naïveté, une utopie, l’idée d’un possible. Au-delà, on bascule dans un certain nihilisme qui n’est pas mon propos. Ensuite je n’avais pas envie de pointer une cause plutôt qu’une autre, une banlieue plutôt que le centre de Paris mais de m’attacher à une forme de jeunesse plus large.

LCI : Les motivations de vos personnages sont floues, pas forcément cohérentes, ce qui les rend d’autant plus dérangeants. Ce ne sont ni des psychopathes, ni des jeunes tout à fait comme les autres…

Bertrand Bonello : Leurs motivations ne sont pas floues : elles sont hors champ. Il aurait été presque trop simple de les donner. Ce n’est pas le propos. Moi je ne les vois pas comme des psychopathes. J’ai écris ce film à mon bureau, à l’âge que j’ai, avec mes fantasmes. Et en commençant à rencontrer beaucoup de jeunes gens pour savoir qui j’allais choisir, je m’apercevais que c’est une histoire qui leur parle, que ce n’est pas si extraordinaire pour eux. Ils ne disent pas qu’ils vont passer à l’acte. Mais ils le comprennent.

LCI : Ces jeunes que vous filmez : ils vous séduisent, ils vous fascinent, ils vous font peur ? Un peu tout ça à la fois ?

Bertrand Bonello : Je ressens une forme de tristesse pour eux. Parce qu’avoir 20 ans dans la société d’aujourd’hui, ce n’est pas simple. Depuis qu’ils sont nés on leur parle de la crise, du chômage, de catastrophes… Ça ne leur donne pas beaucoup d’élan. Et leur demande d’aide n’est pas vraiment entendue.

LCI : Des films récents comme "Made in France" ou "Bastille Day" n’ont pas pu sortir en salles ou en ont été retirés par les distributeurs. Craignez-vous que l’exploitation de "Nocturama" puisse être remise en question dans les jours qui viennent ?

Bertrand Bonello : Je me sens assez loin d’un risque de déprogrammation parce que mon film est loin de l’actualité directe. Dans le cas de "Bastille Day", il y avait une concordance de dates un peu gênante. Après il est possible qu’après sa sortie, des gens s’emparent de "Nocturama" pour fabriquer du débat, politique ou autre. Mais ça ne m’appartient plus.

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