Bob Dylan au cinéma : quand le réalisateur de "Carol" racontait sa vie

CINÉMA

FLASHBACK. Dans "I'm not there" (2007), le réalisateur Todd Haynes raconte la vie de Bob Dylan dans une oeuvre kaléidoscopique qui ne ressemble à rien de connu. Sauf au chanteur, prix Nobel de littérature ce jeudi.

Réalisé en 2007, I’m Not There de Todd Haynes apparaît plus que jamais comme une déclaration d'admiration définitive pour Bob Dylan. A mille lieux du biopic Wikipedia, le réalisateur avait choisi de capturer l'univers, l'essence même, du chanteur. 

Quelques années après Superstar : The Karen Carpenter Story, biopic sur le mode Barbie de la chanteuse des Carpenter et Velvet Goldmine, plongée dans la période glam-rock et parabole Warholienne sur l’être et le paraître, le réalisateur Todd Haynes, à qui l’on doit le récent Carol, revenait ainsi au film musical avec ce portrait de Bob Dylan incarné par des acteurs d’horizons tous azimuts. 

Todd Haynes avait redécouvert Bob Dylan avant l'écriture de son précédent long métrage, Loin du Paradis (2000). Une fois le film fini, il a présenté au chanteur le concept de départ, l'évoquer à travers sept personnages - six au final, le Dylan chaplinesque ayant été abandonné. Contre toute attente, étant donné sa réputation d'homme assez farouche, Dylan lui a donné son feu vert. Le film pouvait donc se faire, riche de toutes les références de Haynes. D'entrée, il le place sous le signe de l'ambition, voire même de l'érudition. Il commence par une mort pour évoquer la renaissance perpétuelle du personnage citant Tarantula, livre écrit par Dylan en 1967. 

L'esthétique liée aux six personnages, évoque à chaque fois une facette différente du cinéma des sixties. En décrivant la palette de couleurs utilisées dans la séquence d'ouverture, Todd Haynes parle de la première période de Bob Dylan, à son arrivée à New York ayant tout assimilé de Woody Guthrie. Faire incarner ce début par un enfant noir, habillé exactement comme Woody Guthrie (chanteur engagé pendant la grande dépression), c'est décrire l'une des plus grandes influences de Dylan. Dans une scène clé, l'enfant rencontre le vieux Alvin, interprété par Richie Havens (chanteur de Freedom à Woodstock et grande figure de Greenwich Village en même temps que Dylan à la fin des années 50), pour une reprise de Tombstone blues

Dans I’m not there, on découvre ainsi l'un des modèles que le chanteur fit sien, en bon mercenaire musicien comme il se décrit dans No Direction home de Martin Scorsese pour imposer son personnage. Il s'agit, pour Todd Haynes, de disséquer le mythe de Bob Dylan et de s'amuser avec. Christian Bale incarne la première période folk et acoustique du chanteur. Julianne Moore reprend, elle, l'amertume de Joan Baez lorsqu'elle se souvient de cette époque. De fil en aiguille, Haynes souligne la rapidité avec laquelle Dylan évoluait, épousant totalement un style pour ensuite s'en détourner complètement et se consacrer à autre chose. Il a ainsi écrit un rôle en songeant à Charlotte Gainsbourg, mélangeant deux femmes qui comptèrent beaucoup dans la vie de Dylan. L'approche de ce moment intime est directement inspirée des films de Godard dans les années 60 (Masculin, Féminin en particulier), du cinéma vérité, sur fond de guerre du Vietnam que l'on suivait alors à la télévision. 

Bob Dylan a été bouleversé par l'assassinat de Kennedy, qui changea son point de vue sur la manière dont une chanson pouvait changer le monde. Dès lors, il refusa d'assumer le rôle d'artiste engagé ou de porte-parole de sa génération. L'authenticité et cette fidélité à l'histoire sont soulignées par le soin apporté aux décors, au maquillage des figurants, au traitement de l'image. Cette démarche trouve son point culminant avec le segment avec Cate Blanchett. Le bouleversement stylistique dans la musique est donc amené par cette audace : Bob Dylan est incarné par une femme. Ce choix souligne le caractère absolument surréaliste de ce moment de sa vie. On ressent incidemment l'influence de Fellini et de Huit et demi (dont Haynes se réclame ici) et celle, bien sûr de Don't Look back, documentaire légendaire consacré au chanteur à cette époque. 

Le segment de Richard Gere est celui où Bob Dylan a voulu échapper au chaos. Le réalisateur le situe après son accident de moto en 1966 qui marquait la conclusion du No Direction home de Scorsese, cité à de nombreuses reprises. C'est également l'incarnation du dernier Dylan, farouchement indépendant, un peu à l'écart, tel qu'il est encore aujourd'hui. L'influence revendiquée est ici celle des westerns de la fin des années 60, genre qui se réinventait, en plus de l'évident Pat Garrett et Billy le kid de Sam Peckinpah où Dylan apparaissait. Chaque épisode répond à une thématique dylanienne claire: l'influence de Woody Guthrie, les femmes et l'amour dans les années 60, le passage à l'électricité, la religion, les racines de la musique traditionnelle américaine.

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