"Ready Player One" : Steven Spielberg est-il le plus merveilleux des imposteurs ?

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DECRYPTAGE – Avec "Ready Player One", Steven Spielberg embrasse l’ère numérique dans un grand spectacle qui en met plein la vue. Mais qui peine à interroger les affres du monde de demain. Mais pouvait-il en être autrement ?

En plein milieu de "Ready Player One", les héros du nouveau film de Steven Spielberg s’immiscent dans l’un des classiques de Stanley Kubrick. Si, comme l’auteur de ces lignes, vous avez grandi dans les années 1980, impossible de ne pas avoir les poils qui se dressent. C’est la deuxième fois que le cinéaste le plus populaire de la fin du XXe siècle rend hommage à son illustre aîné. La première, c’était en 2000, en tournant "A.I.", un projet inachevé de l’auteur d’"Orange Mécanique". Le résultat, assez inégal, donnera du grain à moudre aux détracteurs du roi du blockbuster qui le qualifient depuis toujours d’habile faiseur, en dépit d’une veine plus "sérieuse", comme l’a encore prouvé le récent "Pentagon Papers".

 

C’est ce que résume très bien Terry Gilliam, l'auteur de "Brazil", dans une interview réalisée en 2009 pour la chaîne TCM. "Les films de Spielberg sont réconfortants. Ils vous donnent des réponses", disaient-il. "Toujours. Et je trouve que ce ne sont pas des réponses très intelligentes. Alors que la fin de "2001 l’Odyssée de l’espace", je ne sais pas ce que je veux dire. J’ai besoin d’y réfléchir. De travailler. Et probablement que mon voisin aura une interprétation différente de la mienne. Une discussion est ouverte (…) Après un film de Spielberg, on rentre chez soi et on n’a plus de souci à se faire."

Faites le test, en sortant de "Ready Player One", grosse machine virtuose qui devrait faire un malheur au box-office. Le spectacle est permanent, exécuté de main de maître. C’est du grand art, généreux et virtuose. Sans parler des innombrables références à la pop culture qui justifient, à elles seules, plusieurs visionnages. Pour la critique de l’addiction aux nouvelles technologies et des dangers que font planer les mondes virtuels sur nos vies, mieux vaut revoir le récent "Blade Runner 2049". Ou l’intégrale de la série "Black Mirror". Mais faut-il lui en vouloir ? En adaptant le roman de son compatriote Ernest Cline, Spielberg fait du Spielberg. Et c’est déjà pas mal.

 

Nous voilà donc propulsés dans un futur proche où les catastrophes en tous genres ont transformés les mégalopoles en hideux bidonvilles. Pas grave : chaque habitant, ou presque, s’évade à travers l’avatar de son choix dans l’OASIS, un monde virtuel de tous les possibles crée par le génial James Halliday (Mark Rylance). Avant de mourir, ce concepteur un rien mystique a disséminé dans son œuvre une série de "clés" qui permettront d’hériter du jeu tout entier. Et des millions qui vont avec. Autant dire que Wade Watts (Tye Sheridan), le héros de l’histoire, a une sacrée concurrence. A commencer par celle des employés de la firme concurrente, dirigée par l’infâme Nolan Sorrento (Ben Mendelhson).

D’un pur de  point de vue de mise en scène, Steven Spielberg fait la leçon à tous ses disciples. On pense très fort à l’indigeste saga "Transformers" de Michael Bay qui empile les effets spéciaux numériques et les séquences de destruction massive jusqu’à l’écoeurement. Comme c’est le cas dans une majorité des blockbusters actuels, le récent "Black Panther" inclus. Dans "Ready Player One", au contraire, tout est fluide, tout est lisible, quand bien même Parzival, l’avatar de Wade, traverse des décors tous les plus fantasmagoriques les uns que les autres. Il parvient même à rendre attachants des êtres virtuels, sans doute fasciné par ces créatures faites de millions de pixels. A tel point qu’on est presque déçu lorsqu’ils se rencontrent "pour de vrai" dans une poignée de séquences d’une grande platitude.

 

C’est la limite et le charme de "Ready Player One". En préférant l'univers imaginaire à la réalité, survolée, et au fond très factice, Spielberg nous rappelle qu’il est d’abord et avant tout le cinéaste des mondes perdus. Et du divertissement qui ne se pose pas de questions. Le meilleur, si certains l’avaient oublié, mais quand même. Après digestion, on ne peut pas s’empêcher de rêver au cauchemar numérique que le regretté Kubrick en aurait tiré. Et des réflexions fondamentales qu’il aurait soulevées, là où son admirateur ne propose rien d'autre qu'un bon vieux happy end des familles. Terry Gilliam n'avait pas tort...


>> "Ready Player One", de Steven Spielberg. Avec Tye Sheridan, Olivia Cooke, Ben Mendelsohn. Durée 2h20.

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