"Brooklyn Village" : émouvante variation autour du vivre-ensemble

CINÉMA

ON ADORE - Lauréat du Grand prix du jury au 42e Festival du cinéma américain de Deauville, "Brooklyn Village" dresse le portrait de deux adolescents dont l'amitié naissante va être mise à rude épreuve par les querelles de leurs parents respectifs. Une pépité signée Ira Sachs, auteur méconnu de "Love is strange" et autre "Keep the lights".

Chez Ira Sachs, l’émotion est une affaire sérieuse. Hors de question de la jeter en pâture, au petit bonheur la chance. De l’abandonner au bon-vouloir du spectateur sans l’avoir façonnée au préalable avec minutie. Une approche infaillible qui se vérifie, après Keep the lights on et Love is Strange, avec Brooklyn Village.  Plébiscité à Sudance, puis à Deauville début septembre, où il a remporté le Grand prix, ce nouveau long métrage joue sa délicate trame sur de multiples partitions, voguant d’une thématique à l’autre avec accessibilité et lisibilité.   

A la mort de leur père, Brian et Audrey héritent d’une maison de caractère à Brooklyn. Le premier, acteur à la carrière en berne, vit au crochet de son épouse et compte sur la location de ce bien (tombé du ciel) pour sortir la tête de l’eau. Bémol : le rez-de-chaussée est occupé par Leonor, une couturière d’origine portugaise qui peine à joindre les deux bouts. Instinct de survie oblige, cette amie proche du défunt entend guerroyer fougueusement pour maintenir son loyer au même prix, malgré la gentrification exponentielle du quartier concerné.

L’histoire se serait limitée à d’horribles querelles entre adultes si Tony et Jake, les enfants des deux foyers, ne s’étaient pas liés d’amitié. Un rapprochement solaire et attendrissant qui va allouer une part d’humanité à cette douloureuse guerre immobilière. Qu’on se le dise d’emblée : il y a dans le cinéma d’Ira Sachs une modestie et une simplicité, tant dans l’écriture (merci au scénariste Mauricio Zacharias) que dans la mise en scène (dénuée d’artifices), qui donnent une grandeur d’âme immédiate à l’entreprise. Sans hystérie ni précipitation, le cinéaste prend le temps de faire exister ses personnages à l’écran, jusqu’à les rendre plus vrais et proches de nous que jamais.

A commencer par les deux jeunes héros du récit, interprétés par les exceptionnels Michael Barbieri et Theo Taplitz. L’un est timide et réservé, l’autre volubile et avenant. Leur trait d’union ? Ce souhait d’intégrer une école d’art pour faire du théâtre et du dessin. En s’attardant sur des moments en apparence anodins, comme les balades au parc ou dans le métro, Sachs dépeint l’enfance avec une vérité immédiate, qui transparaît d’ailleurs au gré de dialogues affinés. Et quand il prend la tangente vers les adultes, il excelle. Sûrement parce que ces derniers sont immortalisés avec leurs failles et que, malgré les terribles circonstances traversées, n’émerge ni méchant ni gentil.

Brooklyn Village préconise le vivre-ensemble sans pour autant se voiler la face sur sa survie. Tout du long, il met en effet le doigt sur les choix cruels que certains sont parfois poussés à faire, au détriment de leurs convictions et des valeurs qu’ils souhaitent léguer en partage. Il rappelle que la violence peut sourdre et éclater dans des endroits a priori (si) paisibles, ricochant de parents en enfants et laissant sur son passage d’inabrogeables estafilades. Oui : Ira Sachs nous fait profondément réfléchir, la gorge serrée, sur les notions d’éducation, d’humanité et d’empathie. Une réussite totale.

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