DEAUVILLE 2016. Douglas Kennedy : "Robert Altman a changé ma vision du cinéma américain"

CINÉMA
INTERVIEW. Membre du jury du 42e Festival du Cinéma Américain de Deauville, l'écrivain Douglas Kennedy nous confie son amour du cinéma indépendant avec une affection particulière pour le cinéma underground New-Yorkais des années 70-80.

A quand remonte votre découverte du cinéma indépendant?

Douglas Kennedy: Je suis né en 1955 et très vite, j’ai développé une cinéphilie vorace. Je devais avoir 11-12 ans lorsque je me suis rendu pour la première fois seul dans une salle obscure et c’était une libération, je fuyais mes parents qui se disputaient tout le temps. La chance, c’est d’avoir grandi à New-York. Et grandir là-bas, après Paris, c’est le paradis culturellement parlant. J’allais souvent au Musée de l’art moderne parce que la Cinémathèque se trouvait alors au sous-sol. Ainsi, à la fin des années 60, nous traversions une intense convulsion sociale, une période de changement immense qui a littéralement bousculé la société américaine, exactement au même moment que la société française a été bousculée par Mai 68. Et cette révolution culturelle a également eu lieu au cinéma qui, lui aussi, commençait une mue. Les studios subventionnaient des cinéastes indépendants, tout en aidant les réalisateurs de studio comme Alfred Hitchcock. 


Quels cinéastes de cette époque vous ont marqué?

Douglas Kennedy : Ils sont nombreux, évidemment. En tant que New-Yorkais, je peux vous assurer que le cinéma de Martin Scorsese, en particulier Mean Streets et Taxi Driver, ne vous laisse pas indifférent. Sa carrière est extraordinaire, de même que celle de Woody Allen, dans un autre genre. On ne réalise pas aujourd’hui à quel point New York était une ville dangereuse. Un article dans le New York Magazine affirmait qu’en 1968, il y avait eu 2000 meurtres, soit plus de 40 par semaine. Vertigineux. En même temps, c’était une époque de demi-monde. Lisez Just Kid de Patti Smith, que j’ai offert à ma fille. Ça raconte ce qu’était réellement New York : très glauque, violent, bourré de gangs. Quand on voit Taxi Driver de Martin Scorsese, on voit des cinémas pornos et des prostituées arpentant les rues. Brian de Palma aussi a très bien montré cette face sombre. C’était aussi l’époque de Lou Reed, du Velvet Underground, du photographe Robert Mapplethorpe. Et puis il y a eu l’épidémie du sida qui a décimé tant d’artistes, tant d’amis. Aujourd’hui, je vis dans le quartier coréen de Manhattan. Et c’est fou de voir à quel point les cinémas sont devenus des espèces en voie de disparition. De plus en plus menacés, ils ferment. Cela me dévaste, comme lorsque la Hune était menacée à Paris. Le cinéma reste une expérience collective, il faut garder l’envie de voir un film dans une salle de cinéma avec les autres. Autrement, parmi les cinéastes que j’adorais dans les années 70, il y a Hal Ashby dont les films auront à jamais bouleversé mon parcours de cinéphile. Mais si je devais citer un cinéaste, parmi tous les cinéastes indépendants de cette époque, ce serait Robert Altman. Immense. Au-dessus du lot. 


Votre Altman préféré?

Douglas Kennedy : Nashville reste son chef-d’œuvre. Il y a tout dedans! Je vis dans le Xe arrondissement de Paris, pas loin de Barbès et j’ai proposé ce film lors d’une soirée ciné-club au Louxor. Impossible de proposer mieux que cette peinture des Etats-Unis dans le mitan des années 70. C’est féroce, très drôle, très cynique et c’est sans doute à ce moment précis que j’ai réalisé au fond que la tragédie américaine était absolument partout. De mon point de vue d'écrivain, Short Cuts, son adaptation de Raymond Carver, est extraordinaire aussi. Trois femmes, hallucinant. Et puis ses derniers films aussi… Il ne faut pas oublier son immense Gosford Park, dans lequel il proposait son regard d’américain sur l’Angleterre des années 30. Quand même, quel regard complexe sur une société aussi compliquée !


Comment se situe un artiste dans l’Amérique actuelle? 

Douglas Kennedy : Dans mes romans, il est vrai que je n’ai jamais été très tendre dans la description des mœurs américaines. C’est simple, chaque artiste américain critique obligatoirement les Etats-Unis (il rit). Certes, j’ai décidé de revenir vivre aux Etats-Unis après trente ans en Europe, tout en conservant un pied-à-terre à Paris. Mais j’ai toujours un billet aller-retour. Pour moi, il était très important d’acheter une maison dans le Maine et de revenir à New York après mon divorce. Pourquoi? Parce que c’est chez moi. C’est mon pays. C’est un pays que j’adore et j’ai beaucoup d’inquiétude, surtout cette année avec ce dangereux monstre de Donald Trump. Les sondages lui sont favorables pour le moment, mais ils varient souvent d’une semaine à l’autre. On verra. Aux Etats-Unis, et c’est partout dans le cinéma américain, on est très schizophrène. Il y a une partie brillante, cultivée, progressiste ; il y a aussi une partie ignorante, conservatrice, très fermée à l’autre. 


Propos recueillis par Romain Le Vern (au Festival de Deauville)


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