Victor Lanoux, extraordinaire chez Jean-Pierre Mocky : pourquoi vous devez revoir "Y a-t-il un Français dans la salle"

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HOMMAGE - Non, Victor Lanoux n'était pas que "Louis la brocante". Egalement célèbre pour ses rôles dans "Adieu poulet", "Cousin, cousine" ou encore "Un éléphant ça trompe énormément", le comédien avait surtout trouvé son rôle le plus dur - et sans doute le plus beau - dans "Y a-t-il un Français dans la salle", de Jean-Pierre Mocky. Une farce triste et audacieuse qu'il importe de (re)découvrir.

Mars 1981. Ancien ministre, Horace Tumelat (Victor Lanoux) est désormais président d’un puissant parti politique, le RAS. Ginette Alcazar (Dominique Lavanant), sa secrétaire, est raide dingue de lui. Un matin, elle reçoit un coup de téléphone et annonce la nouvelle au président : Eusèbe, son vieil oncle, a été retrouvé pendu dans son pavillon de banlieue parisienne. Cette mort est pour Tumelat l’occasion d’une double rencontre : celle de Noëlle, la fille de la femme de ménage de son oncle, adorable personne qu’il se met à aimer d’un amour profond et sincère ; et celle d’un vieil homme (Jacques Dufilho), séquestré depuis dix-huit ans dans la maison par Eusèbe afin d’éviter qu’il ne fasse des révélations sur Tumelat, dont il connaît le passé honteux. 


Autour de Tumelat, gravitent d’autres personnages, paumés ou pervers : un policier brutal (Jean-François Stévenin) qui terrorise par ses fantasmes tordus la très seule Madame Flück (Jacqueline Maillan) qui pourrait bien avoir vu "quelque chose" ; un photographe véreux (Jacques Dutronc), qui a réellement vu "quelque chose" ; un commissaire minable (Jean-Luc Bideau) qui ne voit jamais rien ; un cheminot communiste convaincu (Michel Galabru) mais qui n’a jamais rien compris de sa vie.

Victor Lanoux comme on ne l'avait alors jamais vu

On est tous d’accord pour rire aux déclarations de ce cher Jean-Pierre Mocky, se complaisant dans une caricature de lui-même, alimentant sa propre légende au gré de vitupérantes interviews. Mais, ô grand mais, il ne faudrait pas réduire Mocky Balboa au bon client télévisuel, amuseur de galerie graveleux. Fut un temps, soit des années 60 aux années 90, Mocky avait (vraiment) les comédiens à ses pieds et dirigeait (vraiment) des monstres d’acteurs tels que Michel Simon, Bourvil, Michel Serrault et consorts. 


Dans Y a-t-il un Français dans la salle ?, coécrit avec Frédéric Dard, le cinéaste a ainsi offert à Victor Lanoux, alors âgé d'une quarantaine d'années, l'un de des plus beaux rôles, celui d'un homme politique au passé trouble en pleine rédemption amoureuse. 

Philippe Noiret, Yves Montand, Jean Rochefort avaient refusé le rôle

Philippe Noiret, Yves Montand, Jean Rochefort étaient initialement pressentis pour interpréter ce président de parti. Mais ils ont tous été effrayés par la teneur du rôle peu de temps avant la présidentielle de 1981 -tourné en 1980, le film sortira en 1982. Et de fait, ils ont tous refusé de se commettre dans cette séance de tir aux pigeons fustigeant la politique, l’hypocrisie, la démagogie suintante. 


Victor Lanoux, lui, avait osé se mettre en danger et donc avait osé sublimer ce personnage éteint qui, foudroyé par une joueuse de flûte virginale, réveillait des sentiments endormis. Une cristallisation amoureuse amplifiée par le fait qu’autour de lui, gravitaient des personnages seuls, pervers, faux-derches et en même temps tragiques. Des monstres humains ayant tous droit à des monologues intérieurs (ce qui rendait justice à la formidable verve de Dard), et par ailleurs génialement incarnés.

Dans la dernière partie, Lanoux relevait même la gageure d'une scène incroyablement difficile et, surtout, incroyablement belle. Soit un discours façon Frank Capra où son personnage, armé de courage et ressourcé d’amour, dénonçait les combines et les compromissions politiques. La tragédie finale découlant de cette décision assurait que la farce était travaillée depuis le début par la noirceur, comme une lame de fond. 


Grâce à ce discours, le président Tumelat/Lanoux, réveillé comme jamais, remportait enfin tous les suffrages ; il ne savait pas qu’au même moment, ailleurs, tout avait flambé, les fantômes comme l’amour, et qu’il avait perdu l’essentiel, ce qui le tenait debout. Et alors que le président s’écroulait, enserrant seul la seule chose au monde qui l’ait rendu heureux, retentissait au loin la clameur de la foule, indifférente à son désarroi.


Mocky a beau être considéré comme un clown aujourd’hui, il n’en a pas moins réalisé un grand film. Et Lanoux, décédé ce jeudi 4 mai 2017,  y avait trouvé son plus grand rôle.

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