Festival de Gérardmer  : "Scandaliser est obligatoire", lance Mathieu Kassovitz, le président du jury

Festival de Gérardmer : "Scandaliser est obligatoire", lance Mathieu Kassovitz, le président du jury

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INTERVIEW - Mathieu Kassovitz, président du 25e Festival de Gérardmer, revient avec nous sur le genre fantastique, sa cinéphilie, son parcours, ses coups de gueule. Cash, comme toujours.

Président du 25e Festival international du film fantastique de Gérardmer, le réalisateur/acteur Mathieu Kassovitz est ici comme un poisson dans l'eau.  Cinéphile hardcore toqué de fantastique, il a connu les joies du Festival d'Avoriaz dans les années 80, fantasmé sur les John Carpenter, dévoré les numéros de Starfix et usé les VHS pour voir et revoir les films de ses cinéastes préférés ("Spielberg, Lucas, Coppola, Scorsese", nous assure-t-il). 


Aujourd'hui, la consommation du cinéma a changé et Kassovitz, pas dupe, l'a bien compris. Au Festival de Gérardmer, le président du jury revient sur sa cinéphilie et son parcours. Et, comme d'habitude, il ne mâche pas ses mots. 

LCI : Quel est votre rapport au cinéma fantastique ?

Mathieu Kassovitz : Les films fantastiques qui m’ont retourné le cerveau sont nombreux. Le cinéphile des années 80 avait un amour du cinéma qui était de l'ordre de la nécessité. Il y avait seulement 5 films qui sortaient à l’époque. Quand un film à grand spectacle sortait, on en savait moins à l'avance. Par exemple, pour "Superman", je savais qu’il y avait le plus long générique de l’histoire du cinéma tout simplement parce que 100 personnes faisaient partie de l’équipe technique. Pour "L’empire contre-attaque", je savais qu’il y avait un plan avec 16 vaisseaux qui bougeaient en même temps ; ce qui n’avait jamais été fait auparavant et je savais que dans "Le Retour du Jedi", il y avait un plan avec 64 vaisseaux. Dans la salle, on attendait tous ce passage. Et quand on le voyait, c’était un éblouissement. On voyait tous à ce moment précis quelque chose que l’on n’avait jamais vu ailleurs.

LCI : Parmi les membres du jury que vous présidez au 25e Festival de Gérardmer, se trouve Nicolas Boukhrief avec qui vous avez scénarisé votre film le plus controversé "Assassin(s)" en 1997. Un film qui a été détesté à sa sortie et qui s'avère réévalué avec le temps...

Mathieu Kassovitz : Non, "Assassin(s)" n’a pas été mal compris, il a été très bien compris. Sauf que les gens l’ont pris dans la gueule, c’est tout. Au lieu de l’analyser comme des adultes, j’ai tapé dans leur ego profond et ils ont réagi comme des enfants. Et en cela ils m’ont donné raison. Quand, avec Nicolas, on a lu la première critique du film après sa présentation au Festival de Cannes affirmant qu’il s’agissait du "plus mauvais film de l’histoire du cinéma", on a applaudi des deux mains. Ce n'est pas le meilleur mais ce n’est pas le plus mauvais. Ça ne veut rien dire d’écrire ça, ça veut juste dire que tu es un con et que j’ai gagné. Je dis dans le film que tu es un con et toi tu me réponds "oui, je suis un con". Donc c’est toi le double con. Moi, j’adore ça. Si t’es un minimum visionnaire, c’est sûr que tu t’en prends plein la gueule à un moment donné. Quand tu fais un film, que tu es créatif, quand tu veux choper les gens pour leur montrer en quoi ils sont responsables de la direction dans laquelle on va, c’est un pari que tu fais. Si Assassin(s) est réévalué aujourd’hui, c’est parce qu’il disait un truc très simple sur la perte de conscience, la perte d’éthique et la perte de valeurs entre les générations, accélérées par les médias. On était en 1997 et c’était avant Internet. On s’est dit avec Nicolas, au moment de l’écriture, qu’on allait prendre un point de vue extrêmement fort, qu’on allait prendre le risque de dire "vous êtes des cons, vous allez nous planter, vous nous mettez dans la merde. Peut-être que dans dix ans, vous allez nous prouver l’inverse. Mais nous, on présage le pire." J’adorerais que tout le monde ait oublié "La Haine". Malheureusement, les gens sont toujours focalisés sur ce film parce que le sujet est toujours d’actualité.

LCI : Vous pensez, comme Pasolini, que "scandaliser est un droit" ?

Mathieu Kassovitz : Scandaliser est obligatoire. Surtout dans une époque où il y a tellement de voix que tout le monde se fait entendre. Aujourd’hui, tu as une liberté de parole totale mais tu ne peux plus vraiment ouvrir ta gueule. Tout le monde me reproche d’être très présent sur les réseaux sociaux ; or, il suffit que je balance une insulte par mois et tout le monde est scandalisé. Je viens d’une autre époque, moi. J’ai toujours eu l’habitude de gueuler comme ça dans la rue et personne ne m’entendait. La différence aujourd’hui, c’est que, lorsque tu gueules, tout le monde t’entend. Si tu l'ouvres aujourd’hui, t’es sûr que des gens vont te le reprocher. Donc il faut avoir un minimum de couilles pour le faire. Je pensais que cette liberté de parole allait libérer la parole de tout le monde et en fait, tout le monde ferme sa gueule. Tu parles de bavure policière aujourd’hui, tu en fais un spectacle. A une époque tu pouvais choquer, aujourd’hui tu ne peux plus choquer. Les gens ont aimé "La Haine" parce qu’il n’y avait pas internet. S’il y avait eu Internet, ils n’auraient pas été aussi surpris en voyant le film.

LCI : Vous avez tourné un film fantastique aux Etats-Unis : "Gothika". Qu'en conservez-vous ?

Mathieu Kassovitz : C'est le producteur Joel Silver qui était à l'origine de "Gothika" et il m’a proposé de le réaliser, clés en main. Les Américains sont les seuls capables de monter un film en trois mois avec une star qui vient de recevoir un Oscar. J’avais juste comme mission de faire peur aux gens. C’était ma seule "contrainte". Joel Silver n'avait pas peur de produire "Matrix" envers et contre tous, en défendant les réalisateurs.

LCI : Il n'y a quasiment plus de producteurs comme lui qui prennent des risques, non ?

Mathieu Kassovitz : Il y avait Harvey Weinstein qui, au-delà d’être un gros porc, a produit les films les plus intéressants de ces 20 dernières années. Je n’ai jamais eu envie de bosser avec lui car c’est un sale type. J’ai eu une réunion une fois avec lui, j’ai dit tout de suite à mes agents : "Je vais mourir, on va se taper sur la gueule."

LCI : Le cinéma éveille-t-il encore les consciences ?

Mathieu Kassovitz : Non car à l’époque, le cinéma était un média d’information. Il y a quelques décennies, t’avais trois chaines de télévision, trois radios, cinq magazines, quatre quotidiens. L’information était contrôlée et si tu voulais avoir un point de vue différent, il fallait chercher du côté des artistes. Donc tu lisais des bouquins, t’allais au musée et t’allais au cinéma parce que c’est un media qui communique une idée avec un début, un milieu, une fin. En une heure trente, tu peux apprendre beaucoup de choses. Aujourd’hui, ce n’est plus ce que t’offre le cinéma, tu en apprends plus avec une vidéo de trois minutes sur Facebook. Moi j’apprends plus sur l’humanité avec une vidéo de trois minutes où l’on voit des gens sauvant un chien dans un lac gelé. Un problème politique est mieux réglé via une vidéo de trois minutes sur Facebook que dans un film invendable de deux heures. Le cinéma n’a plus du tout la même valeur pour moi qu’il y a 20 ans.

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