Golden Globes 2017 : Isabelle Huppert et son film "Elle" primés, deux prix mérités

DirectLCI
ELLE EST ELLE - Boudé au dernier Festival de Cannes par un jury aveugle, "Elle" de Paul Verhoeven a tenu sa revanche lors de la dernière cérémonie des Golden Globes en glanant deux prix : Golden Globe de la meilleure actrice dans un film dramatique et Golden Globe du meilleur film en langue étrangère. Est-ce mérité? Notre réponse est oui.

Michèle (Isabelle Huppert) fait partie de ces femmes que rien ne semble atteindre. À la tête d’une grande entreprise de jeux vidéo, elle gère ses affaires comme sa vie sentimentale : d’une main de fer. Sa vie bascule lorsqu’elle est agressée chez elle par un mystérieux inconnu cagoulé qui la viole et la roue de coups – une scène digne des jeux vidéos qu’elle produit pour son travail.

Elle en touche à peine un mot à ses proches et ne va pas se plaindre à la police. A la place, elle s’achète une bombe de gaz lacrymogène, dort avec un marteau, soupçonne un temps son violeur d’être lié à l’histoire qui a brisé son enfance. Alors elle se met à le traquer en retour. Un jeu étrange s’installe alors entre eux. Un jeu qui, à tout instant, peut dégénérer… 


Passé le traumatisme du viol, montré dès la séquence d’ouverture du point de vue passif d’un chat spectateur, Elle raconte comment une femme (Isabelle Huppert) en état de faiblesse va brusquement se réveiller et prendre sa revanche sur le monde perverti qui l’entoure: entre une mère botoxée (Judith Magre), un ancien mari déprimé (Charles Berling), un couple de voisins cathos (Virginie Efira et Laurent Lafitte) trop sages pour ne pas être louches, un fils en mal de paternité qui aspire à la normalité tout en se faisant malmener par une garce de petite amie (Alice Isaaz, idéalement bitchy), et un futur ex-amant qui n’est autre que le mari de sa meilleure amie (Anne Consigny). 

En vidéo

"Elle", un portrait de femme "très contemporain", pour Isabelle Huppert

Paul Verhoeven, le cauchemar de Hollywood

Dix ans après Black Book qui marquait le retour du Hollandais violent au bercail, Elle, adaptation d’un roman français (Oh! de Philippe Djian), confronte Paul Verhoeven à un contexte français. A la base, il voulait tourner ce thriller aux États-Unis mais impossible de transposer une histoire aussi amorale là-bas (plus maintenant, plus avec sa réputation) et comme impossible n’est pas français…


Aux Etats-Unis, ils connaissent très bien le réalisateur Paul Verhoeven et ses films: La Chair et le sang où des mercenaires pillent, violent, tuent pour de l’argent; Robocop qui cache sous le divertissement un redoutable pamphlet anti-USA mode Reagan; Starship Troopers qui cache lui une allégorie vénéneuse d’une Amérique belliciste, ou même le tant décrié Showgirls qui se présente comme une parabole cynique sur l’arrivisme et surtout un film d’un mauvais goût qui démolit en deux temps trois mouvements les désillusions du rêve américain (Las Vegas est décrit avec un racolage inouï pour mieux retranscrire son pourrissement intérieur). De la même façon, L’Homme sans Ombre est un homme qui se sert de son invention (devenir invisible) pour faire tout ce que le gentil héros vertueux ne ferait pas. Un vrai provocateur, un vrai cauchemar pour les États-Unis. Bref, chez Verhoeven, rien n’est blanc, rien n’est noir, tout le monde est monstrueux, a fortiori ceux qui agissent au nom du bien…

En France, pour Verhoeven, c’est là où il est encore possible de tout bousculer, de carburer au second degré, au sarcasme comme à l’ironie vacharde. La première idée géniale de Elle consiste à résoudre illico l’enjeu du thriller (on apprend très vite l’identité de l'agresseur). Peut-être pour mépriser des conventions, plus assurément pour dire qu’il s’agit d’un simple argument et que ce n’est pas le réel sujet de Elle, plus complexe qu’il n’y paraît. 

This is not another french moviePaul Verhoeven

 Aussi, en dépit de la catégorisation vendeuse du film en thriller érotique pervers, Elle tient de la farce dopée au mauvais esprit Hara Kiri et, dans son refus d’élire un genre déterminé, affirme une volonté de prendre à contre-pied les expectatives, de «réveiller» le spectateur endormi jusque dans l’agression visuelle et sonore qu’il subit au gré des inserts de jeu vidéo tonitruant. Comme pour nous dire: This is not another french movie.

De la même façon que, dans sa densité, Elle drague des problématiques profondes, au bord du malaise: l’atavisme familial, le joug de l’héritage, la quasi impossibilité de s’extraire d’une lignée de psychopathes, la nécessité d’assumer sa part de monstruosité. 

En vidéo

Le réalisateur de 'Elle", "un grand obsessionnel", confie Isabelle Huppert

Isabelle Huppert, au-delà de tous les maigres superlatifs

Combien d’actrices en France peuvent se permettre, et assumer en regardant tout le monde droit dans les yeux, cette prise totale de risque? Une seule, la meilleure: Isabelle Huppert qui, des années après nous avoir ébloui dans La Pianiste de Michael Haneke, s’impose une fois encore au-delà de tous les maigres superlatifs. Son Golden Globe de la meilleure actrice dans un rôle dramatique est une récompense méritée, de même que le film rend compte de la nécessité de l'ambiguïté dans une production cinématographique de plus en plus lisse.


Aussi, comment ne pas se réjouir d’un tel niveau d’entente avec Verhoeven, ce fringant septuagénaire définitivement libre et politiquement incorrect qui vient tourner en France pour notre plus grande fierté?

Interrogé au dernier Festival de Cannes sur le risque de trahison que court toujours un auteur de roman lorsqu'il est adapté au cinéma, l'écrivain Philippe Djian a qualifié Isabelle Huppert de "trahison merveilleuse".

En vidéo

Isabelle Huppert pour "Elle" : "C'est un rôle qui pouvait faire peur"

Sur le même sujet

Plus d'articles

Lire et commenter