Irène Théry : "Notre société ne doit plus accepter que le taux de suicide chez les jeunes homos soit aussi élevé"

Irène Théry : "Notre société ne doit plus accepter que le taux de suicide chez les jeunes homos soit aussi élevé"

CINÉMA
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INTERVIEW - Dans "La sociologue et l’ourson", en salles ce mercredi, Irène Théry, combattante pour les droits des personnes LBGT, est suivie à la trace par deux documentaristes : Etienne Chaillou et son fils Mathias. L’occasion de découvrir, avec un mélange d’images vraies et de marionnettes, les longs et épuisants mois de lutte acharnée qui ont précédé la promulgation de la loi pour le mariage pour tous. metronews a rencontré cette femme bienveillante et d’une rare humanité, qui a donné tout son sel à ce superbe documentaire où la tolérance est faite reine.

Dès les prémices de la loi pour le mariage homosexuel, vous étiez là, présente et active auprès des politiques. Qu'est-ce qu'une sociologue apporte de plus précieux au débat public sur cette question ?
Il y a trente ans, aucun homo ne revendiquait le mariage. Il y a 20 ans, personne n’imaginait qu’un enfant puisse avoir deux pères ou deux mères ! Je crois que mon apport principal de sociologue est très exactement là : donner à voir le changement de toute une société, et l’expliquer en replaçant le mariage homosexuel au sein de la grande métamorphose de la famille qui s’est engagée depuis les années 1960-1970.

Y a-t-il une bonne façon d'aborder le sujet de l'homosexualité avec un enfant ?
La meilleure façon est d’être simple, direct et rassurant. Il faut déjà ne pas cacher l’homosexualité, comme on faisait autrefois, comme si c’était une "honte". Au contraire, l’enfant doit comprendre que c’est une façon possible de vivre l’amour. Mes petites-filles, dès 6 ou 7 ans, se sont posées des questions. Nous leur disions : "Oui, une femme peut tomber amoureuse d’une femme. Oui, un enfant peut avoir deux papas…". Et d’ailleurs, elles le voient bien… Elles connaissent des familles homoparentales et, pour elles, c’est juste "normal".

Les manifestations pour et contre le mariage pour tous ont souvent compté dans leur cortège des enfants. Ce qui a été décrié par plusieurs voix... Jugez-vous leur présence appropriée ?
Qu’on emmène ses enfants dans des manifestations sur la famille me paraît au fond assez logique. Ce que j’ai trouvé choquant, c’est lorsque les enfants étaient manifestement instrumentalisés. Dans la "Manif pour tous", certains répétaient des slogans qu’ils ne comprenaient pas et des propos souvent très homophobes. Et ce sont des enfants, lors d’une de ces manifestations en rose et bleu, qui ont tendu des bananes à Christiane Taubira. C’est vraiment une honte.

 Vous récusez l'exclusivité du modèle traditionnel père+mère. Que diriez-vous aux détracteurs actuels des familles homoparentales ?
La famille traditionnelle était construite sur des valeurs qui ne sont plus les nôtres : pouvoir patriarcal, stigmatisation des bâtards et des filles mères, interdiction de la contraception et du divorce, rejet des homosexuels… Je pense que les familles homoparentales contemporaines participent des nouvelles valeurs familiales, communes à tous : égalité des sexes, authenticité, responsabilité, engagement inconditionnel envers l’enfant, respect de son histoire, hospitalité à l’autre que soi… Hélas, on doit bien constater cependant que les traditionalistes religieux "intégristes" veulent revenir en arrière.

Le sujet devrait-il être abordé dans les écoles afin d'éviter la mise au banc de certains élèves ? 
Oui, l’école a incontestablement un rôle à jouer. On sait à quel point les enfants et ados peuvent être durs les uns avec les autres. Il faut créer un climat de confiance, qui permette surtout aux jeunes qui sont en butte à des insultes ou des violences de le dire à leurs camarades, à leurs profs, au CPE… Notre société ne doit plus accepter que le taux de suicide chez les jeunes filles et garçons homos soit aussi élevé. Et puis il faut réfléchir sur le fond, expliquer le changement de la famille, l’homoparentalité. Le cinéma peut être important ici. Les premiers spectateurs de La sociologue et l’ourson sont des adultes, mais ils adorent ses qualités pédagogiques.

Frigide Barjot et vous entretenez des rapports très tendus. A-t-elle été votre principale ennemie sur la question du mariage gay ? 
C’est vrai, je lui en ai voulu d’avoir alimenté l’homophobie comme elle l’a fait, tout en prétendant qu’elle aimait les homos… Mais je n’ai pas d’animosité personnelle contre elle. N’oublions pas qu’elle a été virée du jour au lendemain par les secteurs les plus intégristes de la "Manif pour tous", quand ils n’ont plus eu besoin de son personnage très médiatique et de son art consommé de la communication. Elle est loin d’être la pire.

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