Kamini : "Vous pouvez me traiter de macaque toute la journée, ça ne me touche plus"

CINÉMA

INTERVIEW – Il a créé l’un des premiers buzz sur le net avec le clip de "Marly-Gomont", tube humoristique relatif à la commune où il a grandi. Dix ans après les faits, le rappeur Kamini cosigne le scénario de la comédie "Bienvenue à Marly-Gomont" de Julien Rambaldi, en salles ce mercredi. Il y est question de son histoire. Mais surtout celle de son père, médecin parti de rien et devenu, malgré le racisme et l’adversité, un exemple d’intégration.

Bienvenue à Marly-Gomont est avant tout un hommage vibrant à votre père. Est-ce à lui que vous devez votre vocation d’artiste ?
Plus jeune, il était musicien. Il avait un groupe au Congo avec lequel il tournait pour payer ses études. (Il s’interrompt et reprend) Vous savez, mon père était orphelin, dormait dans la rue et parcourait des kilomètres pieds nus, jusqu’au sang, pour aller à l’école. Son vécu l’a conduit à nous faire relativiser. Quand on se plaignait d’avoir été traités de "Noir" ou de "Bamboula" à la récré, il lâchait : "Moi quand j’étais petit, je ne savais pas quoi manger. Vous, vous allez à l’école le ventre plein. Vous avez des baskets… Ce n’est pas la fin du monde si on vous insulte de ça ou de ça." La prise de distance crée de l’autodérision. Et l’autodérision mène à la création. D’où ma vocation.

A quel moment un film sur son histoire s’est-il imposé ?

En 2009, alors que je planchais justement sur une sitcom dans l’esprit du Prince de Bel-Air, mon père est décédé (dans un accident de la route, ndlr). J’étais sous le choc. Naturellement, mon écriture s’est transformée en long métrage pour lui rendre hommage. C’était thérapeutique aussi bien pour moi que pour ma famille.

A quel point ce qu’on voit à l’écran est vrai ?

80% est vrai. Toutes les anecdotes médicales le sont. Mon père a accouché des gens qui n’étaient pas fans des Noirs mais qui n’avaient pas le choix. A l’époque, l’autre toubib était à mille bornes. (Réflexion) A la base, après ses études, on lui avait proposé de faire partie du régime politique congolais, comme de nombreux notables à cette époque. Mais il y a répondu défavorablement. Car c’est un homme de principe, qui est contre la corruption. Ma mère a eu un choc en arrivant à Marly-Gomont. Elle a quitté le pays à 18 ans alors qu’elle vivait bien, qu’elle était choyée par ses parents. Ça a été difficile pour elle. Tout le monde la regardait de travers. Elle a halluciné au début.

Par le prisme de la comédie, vous évoquez des souvenirs très douloureux…
(Il coupe) C’était très dur, vraiment. Il y a même un moment où, avant de commencer le rap, je suis devenu bègue tellement j’étais perturbé. Tous les jours, j’avais droit à des insultes, à des railleries. Mais vraiment tous les jours ! Alors oui… Les gens ne pensent pas toujours ce qu’ils disent. Des fois, ils le font pour se mettre en avant et amuser la galerie. Ou ils rapportent les propos des parents. Mais ça fait très mal… Mon père disait : "Ils te traitent de singe ? Ramène-leur un 17/20 en maths". On a été éduqués ainsi. Il fallait prouver sa valeur par la voie scolaire.

Votre père vous a poussé à refouler votre identité africaine pour mieux vous fondre dans la masse. Est-ce que vous le regrettez ?
Bien sûr. Je regrette beaucoup cette culture congolaise qu’il nous a enlevée. Aujourd’hui, je ne parle pas le Lingala. Quand je vais dans le milieu congolais, je m’accroche sans rien comprendre. C’est inadmissible. Dans sa position de l’époque, il ne voulait pas qu’on pratique le Lingala. Qu’on puisse avoir un accent africain l’énervait. "On est en France", nous rappelait-il. Au final, j’ai l’accent ch’ti (rires).

Votre personnage enfant pose la question suivante dans le film : "pourquoi c’est plus dur quand on est Noir ?"
Oui, je me suis posé cette question… Et je vais vous dire… Quand vous êtes issu d’une minorité, faites de votre différence une force, une puissance. Soyez le meilleur. Ne vous victimisez pas. Parce que quand vous êtes à la fois le meilleur et différent, ça se voit encore plus. Mon père a gagné le respect des habitants en étant excellent dans ce qu’il faisait. Sa trajectoire prouve aux enfants d’immigrés qu’on peut réussir dans d’autres domaines que le foot, même si c’est moins bien payé (rires). 

Vous aviez tenu à réagir après l'arrivée de Marine Le Pen en tête du premier tour de l'élection présidentielle de 2012 à Marly-Gomont… L’avez-vous mal vécu ?

Le Front National a toujours fait des scores conséquents dans les zones rurales. C’est culturel. Comme disait mon père : "Tu sais Kamini, dans mon cabinet, beaucoup de gens qui viennent me consulter votent Front National. On en parle, on en rit, je les charrie. Mais c’est moi qu’ils viennent voir." Au final, c’est triste à dire, mais quand un mec te dit bêtement : "Je n’aime pas trop les Noirs mais toi je t’aime bien parce que ce n’est pas pareil", c’est quand même une victoire. Aujourd’hui, vous pouvez me traiter toute la journée de macaque, de bamboula, ça ne me touche plus.
  

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