"Le jour où le clown pleura" : le film maudit que Jerry Lewis ne voulait pas que vous voyiez

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FACE SOMBRE - Pour Jean-Luc Godard, il était "bien supérieur à Chaplin et Keaton". Jerry Lewis a tiré sa révérence ce samedi à l’âge de 91 ans. Si l'on connait ses comédies, on connait moins le film qui a profondément affligé le King of Comedy : "Le jour où le clown pleura", un film maudit qu'il a réalisé dans les années 70 et qui demeure invisible...

Jerry Lewis jouait l’idiot à merveille au cinéma, dans des comédies ayant marqué des générations entières de spectateurs. A tel point que l'on ne retient de lui que cette part burlesque. Mais l’acteur était aussi un acteur dramatique, comme Martin Scorsese l’a révélé en 1983 dans La Valse des pantins. Et un réalisateur maudit comme le révèle l'existence d'un film, invisible : Le jour où le clown pleura tourné en 1972. Un souvenir tellement douloureux que Jerry Lewis ne souhaitait pas que ce film soit vu, et pour cause...


En 1971, le producteur Nate Waschberger propose à Jerry Lewis d'adapter un roman controversé de Joan O’Brien pour perpétuer de manière inédite la mémoire de la Shoah. Soit l’histoire d’un clown allemand, arrêté par la Gestapo pour s'être moqué d'Hitler, et chargé par les nazis de conduire les enfants dans la chambre à gaz pour qu'ils ne se rendent compte de rien. Un projet qui devait s'inscrire dans le sillage du Dictateur (1940) où visionnaire, Charlie Chaplin mesurait déjà le danger du régime nazi en racontant comment, en raison d'une troublante ressemblance physique, un barbier juif prenait la place d'un dictateur et sauvait le monde de l'horreur, et en accouchant toutes les angoisses de la façon la plus sublime, sur le ton de la farce humaniste. 

Un film maudit qui a profondément blessé Jerry Lewis

Le dessein donc de Jerry Lewis : réaliser quelque chose d'aussi puissant et audacieux que Le Dictateur. Mais très vite, les ennuis surabondent... Alors que le tournage commence à Stockholm, Waschberger manque d’argent pour achever Le jour où le clown pleura et ne paye pas les droits du roman à Joan O’Brien. Courageux et engagé pleinement dans son projet, Lewis décide alors de terminer le film avec ses propres moyens mais, hélas, il n’y parvient pas. 


Ressassant cet échec, Jerry Lewis, anéanti, disparait du paysage cinématographique américain pendant près de 10 ans avant de revenir grâce à Martin Scorsese dans La Valse des pantins. Pour beaucoup, ce film reste une énigme. Pour Jerry, c’est une souffrance.


Depuis, personne n’a été capable de financer à nouveau Le jour où le clown pleura, qui de fait n’a jamais été terminé et qui, par conséquent, n’est jamais sorti. En 2017, soit des décennies plus tard, le sujet "casse-gueule" en rappelle évidemment un autre : La vie est belle d’un autre clown (Roberto Benigni) mais ce dernier a fini son film, a eu les honneurs d'une sélection au Festival de Cannes et a été multiprimé partout dans le monde. Jerry Lewis n'a pas eu cette chance. 

En vidéo

Cannes 2013 : rencontre avec Jerry Lewis

Le film existe et on ne le verra pas avant... 2024

S'il reste inachevé, Le jour où le clown pleura existe bel et bien : il a partiellement été tourné et certains, très privilégiés, ont pu avoir accès à un montage de ce Graal de cinéphile. 


Le critique de cinéma Jean-Michel Frodon est l’un des rares à l'avoir vu et voici ce qu'il en avait dit : "Jerry Lewis s’inscrit dans la lignée de Chaplin et Lubitsch avec un film qui affronte les aspects les plus sombres de la barbarie moderne avec les moyens de la comédie. Et s’il dérange tant, c’est notamment parce qu’il n’est ni sérieux et sentimental comme sont supposés être les films sur l’Holocauste, ni drôle comme se doivent de l’être les films de Jerry Lewis." 

Lors d’un hommage au Festival de Cannes en 2013, Jerry Lewis déclarait, résigné : "tout est mauvais dans ce film. Vous ne le verrez jamais, personne ne le verra jamais, car je suis très embarrassé par la pauvreté de l’ouvrage." 


Ne jamais dire jamais ? Sans doute, oui car Jerry Lewis avait attribué les négatifs du film à la Library of Congress de Washington leur intimant l'ordre de ne pas les diffuser avant 2024. Pour la suite, rien n'est assuré. 

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