"Les Frères Sisters" à Deauville : Jacques Audiard réussit son "nouveau western"

CINÉMA
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SPLEEN - Le réalisateur français Jacques Audiard revisite ce genre profondément américain qu'est le western, mais à sa sauce, en signant un film à la fois élégiaque et personnel, où derrière la violence, s'exprime toute la complexité des liens filiaux. Even cowboys get the blues.

Premier film entièrement tourné en langue anglaise par Jacques Audiard (son avant-dernier Dheepan avait remporté la Palme d'or au Festival de Cannes en 2015), Les Frères Sisters se déroule dans l'ouest américain en 1851. On y suit Charlie (Joaquin Phoenix) et Eli Sisters (John C. Reilly), deux tueurs prompts à user de la gâchette aussi bien sur des criminels que des innocents. Charlie, le plus jeune, semble né pour tuer tandis qu'Eli est un sentimental qui rêve d'une vie normale. Leur chef, le Comodore, les engage pour trouver un homme et le tuer. Sur fond de ruée vers l'or, commence alors une poursuite impitoyable, entre Oregon (nord-ouest) et Californie (ouest). Mais il s'agit surtout d'un voyage initiatique qui mettra à l'épreuve le lien de fraternité qui unit les deux "Sisters".


Sur le papier, a priori, on a déjà vu tout ça. Mais de la même façon qu'un film splendide comme L'Assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford, parcouru par une mélancolie maladivement contagieuse, Les Frères Sisters ne ressemble en rien aux westerns hollywoodiens comme on en voyait à la télé dans les années 80 lors de "La dernière séance" présentée par Eddy Mitchell. En réalité, les références de Audiard en la matière lorgnent plus vers les beaux films élégiaques des années 70, ceux de Arthur Penn (Little Big Man, Missouri Brakes) ou même de Robert Altman (John McCabe); en d'autres termes, des "faux westerns" où les conventions du genre servent de caches-sexes pour raconter autre chose. 


Ceux qui connaissent le cinéma de Jacques Audiard savent quelles sont ses obsessions les plus tenaces : la nécessité d'être ensemble pour survivre (Sur mes lèvres), le mélange de violence et de fragilité (De rouille et d'os), la relation père-fils (De Battre mon cœur s'est arrêté), les rapports de force (Un prophète), l'apprentissage de la vie (Regarde les hommes tomber). Et savent aussi son appétence pour le "cinéma de genre" transfiguré avec un regard doux et une mise en scène sensible aux corps, aux gestes, aux regards.

Question des genres

Tourné non pas chez l'Oncle Sam mais en Espagne et en Roumanie, Les Frères Sisters décline donc, presque sans surprise, tout ce que l'on aime chez Audiard (cet art du non-dit, cette façon bien à lui de filmer les silences, les regards perdus...) et joue incidemment sur toutes les ambiguïtés d'un tel titre, du sous-texte homo à la présence des personnages féminins. Une question de genre là encore, qui a permis à son auteur d'évoquer, en pleine conférence de presse à Venise, l'absence de femmes à la tête des festivals de cinéma ("Cela fait 25 ans que mes films sont dans les festivals, je n'ai pas vu de femmes à la tête des festivals", a-t-il lancé). 

Comme quoi, Audiard a beau avoir glané une Palme d'or, il n'est pas intouchable, il a toujours des choses à dire (et il les dit très bien). Surtout, il continue de faire des bons films. L'essentiel, en somme.

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