Luc Besson sur "Lucy" : "Si le spectateur ne comprend pas tout, ce n'est pas grave"

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INTERVIEW - Vous avez regardé "Lucy"sur TF1 dimanche soir et vous voulez en savoir plus ? LCI avait rencontré Luc Besson lors de la sortie de son thriller métaphysique. Avec Scarlett Johansson dans le rôle-titre, le film met en scène une étudiante devenant malgré elle la clé d'une nouvelle humanité.

Dans Lucy, diffusé ce dimanche soir sur TF1, Luc Besson embarque Scarlett Johansson et Morgan Freeman dans une odyssée. Une jeune étudiante voit ses capacités intellectuelles décuplées grâce à une drogue de synthèse, jusqu'à en devenir une entité insaisissable. Une odyssée aux confins de l'existence terrestre et de l'élévation spirituelle, un récit métaphysique en forme de série B qui tente d'échapper au formatage du divertissement cinématographique.


Lors d'une interview en 2014, Luc Besson nous avait donné quelques clés pour mieux comprendre son film.

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EXCLUSIF - Lucy avec Scarlett Johansson : le making-of consacré à Luc Besson

LCI : Il y a un parti-pris de mise en scène audacieux dès le début du film. Pendant le premier quart d'heure, vous insérez des plans animaliers au milieu des scènes. D'où viennent ces images et comment ont-elles été choisies ?

Luc Besson : C'est ce qu'on appelle des stock-shots (ndlr : images provenant de documents d'archives). Quatre personnes ont travaillé pendant quatre mois avec des thèmes et des animaux très précis. Ils ont cherché les plus belles images. Une chose était particulièrement compliquée. A un moment, le personnage joué par Morgan Freeman parle du fait que les humains n'utilisent que 10% de leurs capacités cérébrales tout en expliquant que nous avons pu faire des choses incroyables avec seulement ces 10%. Il y a donc un passage où l'on voit en trente secondes tout ce que l'être humain a bâti sur les 500 dernières années. Il y a un millier de plans et il faut faire des choix. Ce n'est pas forcément ce qu'il y a de plus important mais c'est ce qui a le plus de sens.


Est-ce pour cela que vous fondez le passé et le présent ensemble ?

LB : Oui. Je voulais par exemple mélanger l'image d'une pyramide égyptienne et celle du Louvre. Avoir une demi-seconde de l'une et une demi-seconde de l'autre. Ce sont les mêmes avec 5000 ans d'écart. Je souhaitais celle de la bombe atomique. Et je ne voulais pas oublier l'Art. C'est pour cela que j'ai utilisé "La Création d'Adam" de Michel-Ange : à la fin, Lucy rencontre la Lucy préhistorique et leur geste évoque la fresque.

Avec "Lucy", je ne voulais pas que le spectateur prenne ses aises.Luc Besson

L'impact narratif de l'introduction est par conséquent très fort et désorientant...

LB : Ce qui m'intéressait, c'était de déstructurer le propos. Je ne voulais pas que le spectateur prenne ses aises. Il voit une cellule, une Lucy préhistorique, Taipei, un méchant, une souris, un guépard. La déstructuration est faite pour que vous puissiez accepter la fin. On prend l'habitude que le récit soit décalé. Si j'avais fait quelque chose de linéaire, il y aurait eu deux films : au début un thriller et à la fin un film fantastique. Il fallait lier les deux parties du long-métrage et obliger le spectateur à être en alerte. Si le spectateur ne comprend pas tout, ce n'est pas grave. 


Généralement, un acteur est à la recherche d'émotions pour construire son personnage. Dans Lucy, vous obligez Scarlett Johansson à perdre petit à petit son humanité. Comment dirige-t-on une actrice en lui réclamant de supprimer ses sentiments ?

LB : Lucy est déshumanisée par rapport à notre point de vue humain d'aujourd'hui. En réalité, c'est une autre humanité, ce n'est pas celle qu'on connaît. C'est ce qui lui fait peur. Quand Scarlett a su qu'elle ne pouvait plus utiliser ce qu'elle est en tant que personne, elle a commencé à avoir peur. Je l'ai d'abord rassurée puis j'y suis allé pierre par pierre. On a mis dans sa loge un tableau avec les pourcentages d'élévation intellectuelle : 20%, 30%, 40%, etc... Dans chaque colonne, on a indiqué ce qu'elle perdait et ce qu'elle gagnait, tout ce qu'elle pouvait faire et ne pas faire. Elle s'aidait de ces indications pour savoir comment jouer avant chaque scène. Ensuite, nous avons réinventé sa démarche en lui donnant un côté désarticulée. On a également travaillé sur le timbre de voix pour qu'il soit toujours un peu flottant. On a enfin joué sur le port de tête et les regards. On ne sait jamais à quel point elle est connectée au monde et en même temps on doit sentir que son humanité est tout le temps à fleur de peau, juste derrière. Elle a besoin de savoir que son humanité n'est pas loin car si elle la perd, c'est comme si elle lâchait la corde. Et si elle lâche la corde, elle n'est plus qu'une particule. Le personnage sait qu'à un moment donné, il y aura trop d'écart entre les êtres humains et elle. Il faut qu'elle garde un lien.

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