Michel Ocelot : "Le cinéma d’animation, c’est de la bijouterie"

Michel Ocelot : "Le cinéma d’animation, c’est de la bijouterie"

INTERVIEW – Fringant et taquin, Michel Ocelot, papa de Kirikou, nous a accueillis dans ses bureaux éphémères du Xème arrondissement parisien, où il travaille (déjà) sur son prochain film, pour évoquer sa nouvelle réalisation : "Ivan Tsarevitch et la princesse changeante". En salles mercredi, ce programme de quatre courts métrages en ombres chinoises, magnifiques dans le fond comme dans la forme, devrait combler les publics de tous âges. Rencontre avec le maestro !

Plus que jamais dans votre filmographie, Ivan Tsarevitch et la princesse changeante semble célébrer le cinéma et l’acte créatif, puisqu’il met en exergue des contes inventés par un garçon, une fille et un projectionniste. Etait-ce votre but dès le départ ?

A l’origine de ces histoires, il y a d’abord le fait que j’étais pauvre. J’ai en effet choisi de travailler avec des silhouettes noires parce que c’était le moyen le moins cher de faire de l’animation. (…) Sur ce projet, je voulais faire croire aux télévisions que je leur proposais une série alors qu’en réalité, je faisais des films d’auteur. (sourire) J’ai présenté ce concept, basé autour trois amis qui lancent des intrigues, et je l’ai soumis à toutes les télévisions d’Europe. Cela n’a pas été facile de convaincre. (…) Maintenant que j’ai un peu moins de problèmes financiers, je continue à travailler avec les ombres chinoises parce que je trouve ça beau et magique. A travers mes œuvres, je veux pousser les spectateurs à vouloir des choses, à les inventer, à se retrousser les manches et y aller. 

Entre la télévision et le cinéma, avez-vous une petite préférence ?

Je ne fais pas de différence entre ouvrages commandés par le cinéma et par la télévision ; l’essentiel, c’est qu’on me donne trois sous et que je puisse créer. Quelle que soit l’étiquette, j’essaye à chaque fois de faire le plus beau film du monde. J’aime passer du court métrage au long métrage, parce que j’apprécie les chansons de trois minutes autant que les opéras. Vous savez, le cinéma d’animation, c’est de la bijouterie. Dans ce métier, nous sommes capables de créer de la beauté et j’en profite. J’essaye d’accomplir ce que je rêve. Et dans mes films, je fais la publicité de la réalité et pas des rêves.        

D’où viennent les contes de votre nouvelle réalisation ?

Pour ce film comme pour les autres, il y a deux sources. La première, c’est moi, ma vie, ce que j’aime, ce que je déteste… La seconde, très commode, ce sont les contes populaires. J’en lis de tous les pays et de toutes les époques. Et parfois, il y a une sonnerie qui retentit en moi. Je trouve une idée intéressante et je la modifie. L’entame de Kirikou est par exemple très proche d’un conte africain. Mais j’ai changé des choses, comme la nudité du héros, l’idée d’être tout petit, tout nu et d’y aller quand même. Il tuait par ailleurs la sorcière alors que je voulais qu’il l’aime. C’est ainsi que je fonctionne, en mélangeant les contes en y mettant une touche personnelle.

Ma première source, c’est moi, ma vie, ce que j’aime, ce que je déteste- Michel Ocelot

Vous avez recours ici au numérique et pourtant, cela n’entache en rien votre patte artisanale…

Avec le numérique, j’ai droit à une beauté grecque qui dure et ça me plait. Pour les décors, c’est sensationnel par rapport à la peinture sur papier. J’ai vraiment un plaisir de peintre parce qu’on a aujourd’hui accès à de multiples retouches. Toutes les valeurs, toutes les matières, tous les collages sont possibles. C’est un progrès. Mais toutes les techniques ont aussi leur défaut. Je suis en train de faire un film avec de la 3D pour les personnages principaux et de la 2D pour les autres. La 3D est chère et il y a de plus en plus de corps de métiers qui entrent en ligne de compte. Ce nombre est lourd. Quand je travaillais sur des papiers, je coupais un bout pour augmenter un sourire. Je pouvais même fouiller dans une poubelle afin de résoudre un pépin. Dans le cadre d’une grosse production en 3D, il y a toute une hiérarchie épuisante à suivre. 

Ivan Tsarevitch et la princesse changeante est composé d’une série de tableaux magnifiques. Quelles ont été vos influences artistiques ?

Pour La maîtresse des monstres, j’ai tout inventé à l’aide de papier marbré. C’est très facile à faire. Allez, je donne ma recette (rires). Vous prenez une cuve d’eau, vous faites tomber des gouttes de peinture diluée à l’essence et petit à petit il y a des ronds qui se forment. En prenant ensuite un papier que l’on retourne, des créations extraordinaires se matérialisent. Il m’arrive aussi de mélanger de la peinture à l’huile et de l’encre de Chine. Vous pouvez essayer tout ça à la maison quand vous ne savez pas quoi faire avec vos enfants. Mais sachez toutefois qu’ils se saliront car on en met partout. Pour les autres contes, il y a des influences de la Perse -j’aime énormément l’art persan du 16ème siècle-, de l’Inde, de la Mongolie... Et Ivan Tsarevitch, c’est la Sainte Russie. Je me renseigne beaucoup avant de créer. Je ne mens jamais et j’essaye de transmettre le vrai. J’ai la conviction que, même quand on n’est pas renseigné sur un sujet, le vrai sonne toujours juste. Il faut ainsi les bons costumes, les bons décors…

Je me sens plus puissant que les Américains parce que je peux faire ce que je veux- Michel Ocelot

Et l’importance des mots également… 

Absolument. Le cinéma s’adresse à l’œil et aux oreilles. Je fais attention au son, à la musique, à des bruits inventés, aux dialogues. Je suis sensible aux voix, aux langues, aux accents et j’aime quand on comprend bien. Je demande toujours à mes comédiens de bien prononcer leurs répliques. 

Seriez-vous prêt à collaborer sur un film de Pixar ? 

Je travaille avec des budgets minimes par rapport aux américains. Mais je me sens plus puissant parce que je peux faire ce que je veux. Et c’est ça qui me va. J’ai une liberté qu’ils n’ont pas. Les grosses productions US n’auraient pas pu faire Kirikou, avec ce héros nu du début à la fin. Je me sens privilégié. Mais je suis prêt à accepter quelques millions pour faire des choses comme je les aime. (rires)

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Cinéma : après Kirikou, Michel Ocelot nous fait rêver avec Ivan Tsarévitch

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