Nabil Ayouch ("Much Loved") : "Je voulais montrer la femme derrière la prostituée"

Nabil Ayouch ("Much Loved") : "Je voulais montrer la femme derrière la prostituée"
CINÉMA

MISE AU POINT – Le réalisateur de "Much Loved", en salle depuis mercredi, donne à voir un visage digne et humain de prostituées marocaines pourtant malmenées par la vie. Retour sur ses motivations et sur la polémique née malgré lui autour de son long-métrage interdit au pays de Mohammed VI.

D’où est venue l’idée de ce film-portrait sur les prostituées marocaines ?
Un jour, une prostituée m’a dit : "Je leur donne tout : mon âme, mon cœur, ma chair, et moi, je ne reçois jamais rien. Je voudrais juste un peu d’amour." Cette fille m’a fait comprendre à quel point elles étaient invisibles, transparentes, jugées, utilisées. J’avais envie que l’on voit d’elles autre chose que ce que l’on a l’habitude de voir ou d’imaginer. Je voulais montrer la femme derrière la prostituée.

Vous avez rencontré de très nombreuses prostituées pour écrire le scénario ?
J’ai effectué un travail de sociologue et d’écoute bienveillante. Au départ, je pensais qu’il serait difficile de rencontrer des femmes qui accepteraient de se livrer. Mais, au contraire,  il fallait que ça sorte. Elles étaient heureuses qu’on leur donne enfin la parole.

Y a-t-il des choses que vous vous êtes refusé à raconter dans le film ?
La réalité dépasse souvent la fiction et j’ai fait une croix sur certaines histoires trop dures à voir et à entendre. Pas forcément des scènes physiques d’ailleurs : la violence psychologique est souvent bien plus insupportable.

"Au Maroc, des gens se sont levés pour soutenir le film"

Comment avez-vous vécu l’interdiction du film au Maroc ?
Tristement : être coupé de son public naturel est ce qu’il peut arriver de pire à un créateur. En même temps, cette polémique a permis d’ouvrir le débat. Au Maroc, des gens se sont levés pour soutenir le film et la liberté d’expression. Ces voix dissonantes sont la preuve que les consciences s’éveillent.

Et la polémique, vous la comprenez ?
Je comprends que certains soient farouchement opposés à l’idée de montrer la réalité de ces femmes. Mais interdire un film avant même que j’ai demandé un visa et qu’il soit vu par la commission de contrôle, c’est du jamais vu. Tout comme la violence qui s’en est suivie pour les actrices et moi. Personne ne mérite de prendre autant de coups pour un film. Le cinéma n’a pas pour devoir la vérité ultime : je ne fais qu’exprimer mon point de vue. On ne peut pas être condamné pour ça.

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Qu’est-ce qui gêne vos détracteurs au fond ?
Je ne sais pas : peut-être l’image du client, donc de l'homme, ou la nudité, ou le fait que ces femmes ne soit pas présentées comme des victimes mais des battantes.

Aujourd'hui, pouvez-vous circuler librement au Maroc ?
Il y a eu une phase difficile où nous devions nous déplacer avec des gardes du corps, où Loubna devait porter une burqa pour sa sécurité, mais ça s’apaise enfin.  

Craignez-vous de vous autocensurer à l’avenir par peur des représailles ?
Si, un jour, je n’arrive plus à m’exprimer librement sur les sujets qui me hantent, j’arrêterais le cinéma ou j’irais en faire ailleurs. Mais mon prochain film se fera au Maroc. InchAllah.

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