"Nocturama" : grand film sur notre époque ou ratage total ?

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DEBAT - C’est le genre de film qui ne laisse pas indifférent. Dans "Nocturama", le réalisateur français Bertrand Bonello met en scène un groupe de jeunes qui orchestrent une série d’attentats dans Paris. Sur le fond, comme sur la forme, le résultat divise les critiques de LCI. Jugez plutôt…

Pour Mehdi Omaïs, "un film qui hante durablement"

Nocturama s’ouvre sur un magnifique plan aérien. Celui de la ville de Paris, immortalisée à la façon d’un organe cancérisé. En dessous, les métastases se déguisent en jeunes gens d’horizons différents, improvisant dans les rues et les métros un ballet diablement sibyllin. Quelque chose se trame, indéniablement. Une menace sourd ici, palpite là. 

 

Avec la rigueur qu’on lui connait, Bertrand Bonello consacre la première heure de son septième long métrage à ces multiples mouvements abstrus, pareils à une danse mortifère, qui vont trouver leur point de convergence dans un temple du consumérisme : un centre commercial. C’est de ce refuge ouaté, seyant parfaitement au numérique, que les personnages observeront les bombes exploser.

 

Passé la réalité du dehors, matérialisée grâce à un dispositif de mise en scène quasi documentaire, le cinéaste change son fusil d’épaule au moment où sa funeste bande investit l’ancienne Samaritaine. A l’image de Holy Motors, les lieux prennent vite une allure fantasmatique qui autorise au métrage une passionnante mutation. La violence extérieure -attaques de sites hautement symboliques- se trouve de fait déformée, voire anesthésiée, par cette temporaire arche de Noé. 

 

Alors oui : on pourra reprocher à Bonello son regard parfois attendri posé sur cette jeunesse en manque de repères, et dont les indéfinissables motivations sont passées sous silence. Faire également grise mine devant le recours à une sur-esthétisation permanente, notamment lors d’une danse collective discutable. Mais l’atmosphère vénéneuse et cauchemardesque qu’exhale ce cri dans le noir a cette incontestable faculté de hanter durablement. Au final, Bonello a fait ce qu’on attend d’un cinéaste : donner une matérialité artistique à un ressenti du monde. Quitte à déranger. 


Pour Romain Le Vern, "un salmigondis démago"

Avec Nocturama, Bertrand Bonello partage un point de vue, évoque son ressenti de quelque chose d'étouffant dans la société contemporaine. Chacun de leur côté, les personnages (un groupe de jeunes posant des bombes dans Paris) enchaînent des préparatifs réglés et posent des bombes dans des lieux symboliques du pouvoir et de la société de consommation, du ministère de l'Intérieur au siège d'une banque. Ils vont ensuite se retrancher dans un grand magasin le temps d'une nuit, en attendant que la situation se calme. 


Structure binaire donc: la première partie conçue comme une partition musicale, en mouvement et très minutée; la seconde, après les explosions, immobile, montrant une attente en groupe dans un lieu clos, façon western crépusculaire. Du film d’auteur au film de genre, il n’y a qu’un pas. Bien sûr, louable idée que de chercher à prendre le pouls d’une société parcourue par une menace sourde, celle du terrorisme comme celle d’une rébellion en marche. Mais premier écueil: le parti-pris de Bonello consiste à parler du "comment" et non du "pourquoi". Un sujet pareil ne supporte ni l’inconsistance ni l’inconséquence. 


Sans souci de vraisemblance, sans revendication n’est celle de la pose Dandy, ce requiem aux allures de marche funèbre (chacun se dirige vers sa mort) supprime toute pensée, toute vigueur, toute émotion à la jeunesse en proie en malaise qu’il cherche à dépeindre et donc, à l’abri de tout discours, sombre dans les coquetteries esthétisantes, la contemplation morbide. 


Au final, un constat, un seul : Bonello passe totalement à côté du grand film sur l’époque, se contentant d’un geste plus pop qu’engagé, lourd de symboles et de maladresses. Se fantasmant quelque part entre Le diable, probablement (Robert Bresson, 1977), Elephant (Gus Van Sant, 2003) et Assaut (John Carpenter, 1976). Se fourvoyant, hélas, dans un salmigondis démago, socialement, culturellement, moralement à côté de la plaque. 

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