"Rester Vertical" : rester debout, la farce horrifique d'Alain Guiraudie

CINÉMA
CRITIQUE. Avec "Rester Vertical", en salles mercredi, le cinéaste atypique Alain Guiraudie signe un nouveau film cru mais aussi onirique, aux allures de conte dans la France rurale.

À la recherche du loup sur un causse, Léo (Damien Bonnard) rencontre Marie (India Hair), une bergère avec qui il noue une relation et qui donne naissance à un enfant. Mais en proie au baby-blues, Marie abandonne Léo avec le bébé et le laisse seul face à son rôle de père. Alors qu’il n’arrive pas à écrire son scénario, il va sombrer peu à peu dans la précarité, qui le ramène vers les causses de Lozère.

Rester Vertical est un beau titre injonctif qui prépare à l’un des films les plus singuliers de l’année, mi-farce gaguesque mi-fable horrifique, racontant combien est long et escarpé le chemin pour devenir un homme et, plus globalement, pour devenir quelqu’un. C’est un chemin initiatique bien sûr, invitant à franchir des étapes, mais pas seulement. C’est aussi une invitation à supporter l’insupportable, à le regarder droit dans les yeux, à saisir ce qui nous échappe et, aussi, à le désamorcer: en d’autres termes, Guiraudie s’autorise à filmer l’infilmable; et son regard échappe miraculeusement à tous les détestables ainsi qu’à toutes les complaisances. 

Ce geste profondément punk s’avère réellement courageux de la part de Guiraudie, attendu au tournant après le succès de son joli Inconnu du lac où les hommes étaient filmés comme des sirènes alanguies et dans lequel un tueur en série rodait dans les bois, non loin d’une plage paradisiaque. Moins évident et sans doute moins accessible, parce que moins doux, plus brut, moins fastoche, plus casse-gueule, Rester Vertical se situe quelque part entre légende et réalité. De l’aveu de Guiraudie, il est parti d’une image, celle d’une jeune femme qui garde les moutons en France aujourd’hui avec un fusil. Une image de western. Mais le personnage principal est bel et bien un homme (Léo de son prénom), wanna be scénariste en panne de lui-même qui, tout au long de son parcours, croise des personnages ruraux entretenant des rapports troubles avec plusieurs d’entre eux, entre attirance sexuelle et répulsion. Plusieurs équations de désir s’imposent à lui, laquelle va-t-il choisir?

Alain Guiraudie n’est plus un inconnu

A mille lieux de la théorie, Rester Vertical reste incarné de bout en bout, jamais sur des rails ou dans un discours tout cuit, avançant pas à pas vers sa destination effrayante, de manière erratique et presque somnambulique. Donc passionnant dans sa manière de combiner les genres entre eux: farce absurde lorsque Léo galère pour rédiger son foutu scénario; fable horrifique lorsque le nouveau-né se révèle en danger; survival aussi dans lequel Léo doit affronter les loups pour devenir un homme, doit se surpasser et s’abandonner, doit assumer ses responsabilités comme ses désirs. Oubliez vos super-héros de pacotille: Leo, lui, est un vrai super-héros, traversant courageusement le monde, s’y perdant comme chacun, s’y aventurant et s’en sortant grandi.

Rester Vertical, c’est tout un programme, c’est rester debout envers et contre tous, jours comme nuits. Et un rappel aussi: tout ce qui est dérangeant au cinéma n’est pas exempt de beauté. On le savait déjà à l’époque de Pasolini et de Buñuel, c’était acquis pour tous depuis Mathusalem; il n'est pas superfétatoire de le rappeler aujourd'hui. Non, ce cinéma-là ne s’adresse pas à tout le monde et oui, dans l’affreuse et stupide pusillanimité ambiante, on peut être fier qu’il se pense, se produise, se finance, se joue, se filme, se projette. Bref, s’offre à nous pour nous bousculer et nous éblouir.

"Rester vertical" de Alain Guiraudie, le 24 août 2016

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