"The Spectacular Now" piraté : témoignage d'une distributrice découragée

"The Spectacular Now" piraté : témoignage d'une distributrice découragée

CINÉMA
DirectLCI
INTERVIEW - "The Spectacular Now", en salles mercredi dernier, connait actuellement un cuisant revers au box-office français. En cause ? Le film est téléchargeable sur Internet. Amel Lacombe, présidente et fondatrice de la société de distribution Eurozoom, tire sur la sonnette d'alarme, arguant que l'incidence du téléchargement sur des oeuvres fragiles est terrible.

The Spectacular Now, en salles mercredi dernier, est en libre circulation sur le net. Quelles sont les conséquences pour vous ?
Elles sont terribles, disons le clairement. Nous avons perdu 50% des salles qui nous diffusaient en une semaine. Télécharger illégalement un blockbuster qui sort sur 800 copies, c'est moralement et légalement répréhensible. Mais quand on fait la même chose avec un film indépendant qui sort sur moins de 50 copies, les effets sont dévastateurs sur les entrées du film. Sa survie en salles et celle de son distributeur sont alors mis en péril.

Quelles sont les principales difficultés que rencontre un distributeur de votre taille ?
Eurozoom est un distributeur indépendant, membre de la Fédération Nationale des Distributeurs de Films (FNDF), qui existe depuis plus de 10 ans. Nous avons donc une légitimité et une expérience reconnues. Nous travaillons régulièrement aussi bien avec les circuits comme UGC qu'avec les salles indépendants les plus pointues comme Utopia, par exemple. Cela dit, il est vrai que depuis quelques années, les bouleversements du marché ont rendu la situation des indépendants très précaire. Ces changements sont d'ordre financier, avec une contribution obligatoire à l'équipement numérique des salles et technologique avec notamment la dématérialisation et l'interconnexion de la consommation de films. Vous pouvez ajouter à cela le trop grand nombre de sorties en salles. On en compte près de 600 par an.

Quels moyens mettez-vous en place pour exister sur ce marché ?
Nous sortons 8 à 10 titres par an sur lesquels nous prenons le temps de travailler en amont. Pour le dispositif de sortie, cela dépend du film concerné. On ne va pas employer la même stratégie, choisir les mêmes moyens de communication ou les mêmes salles pour un film pointu comme Museum Hours, qui s'adresse à une clientèle d'amateurs d'art plutôt âgée que pour The Spectacular Now, qui vise une clientèle large et jeune. Pour ce dernier, nous avons misé sur des partenariats avec certains médias et sur une campagne d'affichage en deux temps : d'abord les colonnes Morris puis deux semaines d'affichages dans les stations de métro ainsi que des achats d'espace dans la presse. Nous avons par ailleurs effectué un véritable travail en amont avec les blogs et sur les réseaux sociaux.

"Il y a vraiment un problème de conscience sur les effets du téléchargement"

Comprenez-vous que certains internautes, intéressés par The Spectacular Now, le téléchargent parce qu'il n'est pas programmé près de chez eux ?
Je n'ai ni animosité ni rancoeur vis-à-vis des personnes qui téléchargent. Celui qui a envie de voir le film le verra sûrement parce que ses potes vont le lui proposer sur son ordi. La responsabilité est alors collective. Mais disons qu'un sentiment de découragement me gagne. On n'explique pas assez, aux jeunes notamment, que sortir un film en salles coûte cher. De ce point de vue-là, il y a un échec total de la profession et des pouvoirs publics dans l'information et l'éducation. En effet, quand on lit au vu et au su de tous sur Twitter et Facebook des posts comme "The Spectacular Now, ça a l'air trop bien, j'allais le voir en salles mais heureusement j'ai trouvé un lien pour le télécharger", on se rend compte qu'il y a vraiment un problème de conscience sur les effets du téléchargement. Je précise que la citation en question est véridique au mot près. C'est d'autant plus dommage que le film avait tout pour marcher : de bonnes salles, une très bonne presse, un bon buzz, une campagne de pub importante. Et pourtant, il a très mal démarré (autour de 9000 entrées en 5 jours sur 32 copies, ndlr).

Quelles conclusions en tirez-vous ?
Paradoxalement, j'en viens à me dire que plus on fait de pub et de buzz, plus on sert les téléchargements illégaux. Le réflexe, c'est : "je vois de la pub pour le film dans le métro, la presse en dit du bien, hop je le télécharge". Heureusement, tout le monde ne télécharge pas mais pour des films comme celui-ci, destinés majoritairement à un public de jeunes adultes, l'effet est très concentré. Il est certain que ça n'arrivera pas à des films comme Amour par exemple, destiné à un public plus senior, conditionné à la salle de cinéma depuis des années. Mais pour les jeunes adultes de la génération iPhone, c'est une autre histoire. Je pense d'ailleurs que l'ampleur du problème et de ses répercussions ne sont pas tout à fait perçues par les institutions, qui pensent souvent que le piratage touche surtout des grosses machines hollywoodiennes qui n'ont pas de problème pour se défendre.

Vous parlez des films de Ken Loach ou Woody Allen ?
Oui. D'un côté, on a une clientèle "âgée" complètement acquise aux valeurs sûres de l'art et essai avec les Allen, Loach and co. Ce sont des sortes de monuments intouchables qui sont hors de portée pour les indépendants comme nous qui ne pouvons pas payer les minimums garantis énormes que les vendeurs réclament pour la France. De l'autre, on a une clientèle jeune, pas du tout intéressée par ce cinéma-là, biberonnée au blockbusters US et pour qui l'écran est un prolongement de soi-même.
Nous pensons naïvement qu'il ne faut pas laisser cette clientèle aux blockbusters et qu'il faut aussi lui donner le goût du cinéma indépendant. C'est pourquoi nous avons choisi de sortir des films comme Struck, Imogene ou The Spectacular Now, qui sont reconnus en festival et qui parlent aux jeunes.

"La clientèle traditionnelle des salles art et essai ne rajeunit pas avec le temps !"

Est-ce que la France est un marché favorable aux films de young adults ?
Non... Il faut comprendre que peu de distributeurs s'intéressent aux films de jeunes adultes, qui sont plutôt mal vus par les exploitants. The Spectacular Now aborde par exemple l'angle délicat de l'alcoolisme chez les jeunes. C'est un sujet inédit qui mérite qu'on s'y penche. Cela dit, j'ai été très touchée par tous les commentaires de soutien sur Twitter et Facebook. Ils m'ont fait du bien.

Et pourquoi n'envisagez-vous pas de sortir ce type de film en même temps que les Etats-Unis ?
Parce que c'est quasiment impossible. Cela se fait à de rares exceptions. Le film indépendant arrive sur le marché à la recherche d'acquéreurs au plus haut prix. C'est un système d'enchères. Pour vous donner une idée, la première proposition, ou l'asking price, pour The Spectacular Now s'élevait à plus de 500 000 euros. Je parle des droits français exclusivement ! Les Américains voient notre pays comme un eldorado du box-office, du coup ils opèrent des tarifs mirobolants. Aucun distributeur indépendant ne peut se permettre ça. Le long métrage reste dans une espèce de no man's land jusqu'à ce que les producteurs comprennent que le prix doit être revu à la baisse. Cela rend donc la simultanéité dont vous parlez impossible, à moins qu'on soit dans une logique de majors.

Comment voyez-vous l'avenir ?
En tant que chef d'entreprise, je ne peux pas continuer aveuglement comme avant, à sortir des films que de moins en moins de gens vont voir, pour une clientèle vieillissante. Je ne veux pas être blessante, c'est un fait. La clientèle traditionnelle des salles art et essai ne rajeunit pas avec le temps ! Quant au piratage, je vous laisse méditer sur les trois raisons pour lesquelles les jeunes le justifie : l'accès libre a la culture, le fait que le cinéma s'en mette plein les poches et que c'est bien fait car on avait qu'à le sortir avant ! Du coup, on va essayer de résister avec un ou deux succès relatifs par an. Mais à côté de ça, on vend de moins en moins de DVD et de moins en moins aux télévisions. Tout ça ne sent pas bon.

Lire et commenter