Leïla Slimani sur son roman "Chanson douce", bientôt au cinéma : "Se confronter à son propre cauchemar est difficile"

CINÉMA
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SUR GRAND ÉCRAN - Membre du jury au 44e Festival américain de Deauville, l'écrivaine franco-marocaine Leïla Slimani est revenue pour nous sur le succès de son impressionnant roman "Chanson douce", Prix Goncourt 2016. Il va être prochainement adapté au cinéma avec Leïla Bekhti et Karin Viard.

Leïla Slimani a les mots simples pour traduire des choses complexes. Sa Chanson Douce, parue en août 2016 chez Gallimard et vendue à plus de 500.000 exemplaires, prend les atours d'un thriller à la chute terrible. Inspiré d'un fait-divers américain (une nounou assassine des enfants), le livre refuse de faire un suspense malsain autour d'un meurtre d'enfants (révélé dès les deux atroces premières pages) : "J'avais déjà mon histoire, j'avais déjà la nounou et le fait-divers américain a juste permis de débloquer la situation dans un cadre français, nous confie-t-elle en plein Festival du cinéma américain de Deauville, où elle assure les fonctions de jurée. C'était avant tout un problème littéraire car je ne savais pas comment finir cette histoire. Je n'ai même pas enquêté sur le fait-divers en soi. Je ne voulais pas être polluée par le réel." 


Derrière le "fait-divers sociétal", Leïla Slimani raconte entre les lignes de son roman d'autres choses, notamment sur les illusions évanouies, sur ce que signifie vivre à Paris et mourir socialement, sur la difficulté de jeunes bobos parisiens d'être eux-mêmes des patrons. Au-delà des mots, elle sonde l'inexorable sentiment de perte, la pulsion de mort et la pulsion de vie, l'atmosphère à Paris. Soit quelque chose de très actuel sur une capitale endeuillée par l'attentat du Bataclan, hantée par ses fantômes et ses rescapés d'un événement extraordinaire dans un contexte ordinaire : "Paris était l'un des personnages principaux du livre, avoue l'écrivaine. Je suis partie de mes promenades l'après-midi dans les parcs, de ces ambiances un peu glauques et tristes, et finalement le fait-divers d'origine n'a pas occupé une si grande place que cela dans mon travail." 

C'est autre chose qu'un meurtre crapuleux lié à l'argent, à la jalousie, au crime passionnel. C'est le sentiment d'avoir mis en danger l'être qu'on aime le plus au monde et qui nous est le plus cher. Leila Slimani, écrivaine

En dépit du Goncourt et des bonnes critiques afférentes, Chanson douce n'en reste pas moins impressionnant de prime abord. Et il faut avoir le coeur bien accroché pour passer les deux premières pages décrivant cliniquement ledit fait-divers. Leïla Slimani le comprend parfaitement.


"Le livre repose sur une peur ancestrale, explique-t-elle. La peur que la personne à qui vous confiez votre enfant lui fasse du mal. La peur que vous vous soyez trompés, que vous ayez donné votre confiance à la mauvaise personne, que vous ayez laissé entrer cette personne dans votre intimité. Une personne qui a soudain accès à tout ce que vous êtes, même dans ce que vous avez de plus trivial. C'est autre chose qu'un meurtre crapuleux lié à l'argent, à la jalousie, au crime passionnel. C'est le sentiment d'avoir mis en danger l'être qu'on aime le plus au monde et qui nous est le plus cher. C'est se confronter à son propre cauchemar qui est difficile". Et qui donc peut bloquer, empêcher n'importe qui de tourner la page.

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REGARDEZ. Leila Slimani évoque le cinéma américain qu'elle adore : Scorsese, Coppola, le nouvel Hollywood...

Le film réalisé par Lucie Borleteau

Comme le lecteur téméraire ayant réussi à passer le cap pouvait l’imaginer, l’adaptation de Chanson Douce au cinéma arrive. Une évidence tant "tout-fait-film" dans ce livre, et ce jusque dans la dimension "lutte des classes" renvoyant incidemment au cinéma de Claude Chabrol - après tout, La Cérémonie s'inspirait des Bonnes de Jean Genet. 


L'écrivaine, qui nous avait déjà séduits avec son dérangeant premier roman Dans le jardin de l’ogre (Gallimard) sur la chute d'une bourgeoise nymphomane, avoue regarder beaucoup de films en guise d'inspiration. Pour Chanson douce, elle cite volontiers The Servant de Joseph Losey comme l’une de ses grandes influences. En effet, à bien regarder, ce chef-d’œuvre écrit par Harold Pinter et réalisé par Joseph Losey en 1962 partage en commun avec le roman de Slimani les rapports de domination et de servitude, la tectonique des classes... 


Au cinéma, on retrouvera Leïla Bekthi dans le rôle de la maman et Karin Viard dans celui de la nounou. Gageons que le film réalisé par Lucie Borleteau soit aussi impressionnant que le livre…

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