VIDEO - Ken Loach : "Moi Daniel Blake, c’est un film politique, à sa manière"

DirectLCI
INTERVIEW – C’est l’un des derniers cinéastes engagés de sa génération. De notre époque aussi. Avec "Moi, Daniel Blake", Palme d’Or 2016, Ken Loach livre un regard sans concession sur une administration britannique déshumanisée à travers le portrait d’un sexagénaire confronté pour la première fois de sa vie aux services sociaux. Il s’est confié à LCI.

Dans quelle mesure le scénario de Moi, Daniel Blake est-il basé sur des faits réels ? 

Le scénariste Paul Laverty et moi avons commencé à collecter des histoires de gens martyrisés par la bureaucratie d’Etat. Comme Daniel Blake, on leur demandait de travailler ou de chercher du travail alors qu’ils étaient jugés trop malades par leur médecin. Ou  alors on coupait toute aide alors qu’ils n’avaient plus rien pour manger. Des situations d’une absurdité presque comiques si elles n’étaient aussi sinistres. Le scénario est la somme de ces recherches. C’est aussi l’histoire d’une amitié. Celle entre un homme d’une soixantaine d’années et une jeune mère de deux enfants, et les choix qu’ils doivent faire pour le maintenir. Bref un récit très personnel dans un contexte, bizarre, cruel, ridicule…


C’est un portrait effectivement très sombre de l’administration britannique. Avez-vous forcé le trait, même un peu ? Ou au contraire est-ce encore plus terrible que ce qu’on voit dans le film ?

C’est  encore pire. Je connais l’histoire d’un homme comme Daniel Blake qui a été victime d’une crise cardiaque et qu’on a envoyé à une évaluation pour savoir s’il pouvait continuer à travailler. Pendant cette évaluation, il a été victime d’une nouvelle crise cardiaque. Résultat : son évaluation n’a pas été validée… Et il a été sanctionné !

En vidéo

Ken Loach contre la bureaucratie

Vous observez la réalité sociale de la Grande-Bretagne depuis plusieurs décennies déjà. Êtes-vous surpris de la façon dont elle a évolué ?

Je ne pouvais pas imaginer ça dans les détails, non. J’ai grandi après la guerre, dans un pays où l’esprit général était de travailler pour le bien être de la collectivité. Chacun essayait, à sa manière, de construire un monde meilleur pour son prochain. Tout a changé aujourd’hui. C’est l’individualisme qui prédomine. Chacun est en compétition avec son collègue, son voisin…


Ca fait de vous un homme en colère ? Encore plus qu’avant ?

D’une certaine façon, oui. Mais c’est la situation politique qui veut ça. Je me rappelle que dans les années 1960, on discutait beaucoup de l’évolution du capitalisme, des dangers qu’il pouvait faire courir à notre système économique mais aussi à la planète. Aujourd’hui, c’est en train d’arriver. Tout s’effondre, la Terre s’effondre. Nous sommes en crise mais il y a de l’espoir si nous sommes capables d’avoir un regard critique sur le système mais aussi d’inventer des alternatives au capitalisme forcené.

En vidéo

Ken Loach fait de la politique

Le Breixit, c’est une catastrophe ou une chance pour la Grande-Bretagne ?

Je ne sais pas. La droite elle-même s’est interrogée, vous savez. Elle avait besoin d’un bouc émissaire pour expliquer ce qui ne va pas en Grande-Bretagne. Comme ça ne peut pas être le capitalisme, elle a décidé de taper sur l’Europe. Mais pourquoi se défaire de l’Union européenne pour se soumettre ensuite aux Etats-Unis ? Une chance, je ne sais pas. Mais il va falloir se réorganiser pour défendre nos services publics, nos écoles, nos hôpitaux. Livrer des petites batailles au niveau local pour améliorer la vie quotidienne des gens.


Ken Loach, candidat à une élection, ça ne vous a jamais traversé l’esprit ?

(sourire) Non, non. Moi je fais juste des films. Mais je considère que si on tourne des films sur la société, sur la façon dont les gens vivent ensemble, comment leur travail influe sur leurs relations familiales, on peut avoir un impact sur le monde qui nous entoure. Moi Daniel Blake, c’est un film politique, à sa manière.


Si votre film était projeté à votre Premier ministre, Theresa May, elle en dirait quoi ? 

Je crois qu’elle dirait que c’est triste, mais que les temps changent. Qu’il faut s’adapter. Mais ça ne sert rien de montrer mon film à ces gens. Ce qu’il faut, c’est les battre dans les urnes.

En vidéo

INTERVIEW KEN LOACH

Lire aussi

Sur le même sujet

Plus d'articles

Lire et commenter